mardi 16 août 2016

Anna

Elle s'appelle Anna. Elle a quinze ans, elle en paraît dix de plus. Je fais sa rencontre la semaine du Nouvel An, et le premier mot qui me vient quand mon regard se pose sur elle c'est "abîmée". Oui, elle est méchamment abîmée, par une pute de vie qui ne lui épargne rien ou presque.
Elle n'est pas connue du service, mais sa sœur Marie, qui a deux ans de plus qu'elle, a longtemps été une habituée. Marie souffre d'une schizophénie (très très) cognée, et ça, pour Anna, c'est insupportable. C'est au moins aussi insupportable que de se retrouver ici, dans le service où sa sœur dont elle ne veut plus entendre parler a si longtemps été soignée. Ma co-interne a fait l'entretien d'entrée d'Anna pendant que je profitais de mon dernier jour de vacances et conclut : "traits de sociopathie". J'ai lu le compte-rendu de cet entretien avant de rencontrer Anna, mais au premier regard nulle trace de sociopathie pour me sauter à la figure. Et puis bon, conclure sur un trouble de personnalité avant dix-huit ans... Bon, je décide de reprendre à zéro.
 
Anna et sa sœur sont placées depuis plusieurs années, suite à des faits de maltraitance avérés. Leur mère s'est rendue coupable de négligences graves, et subvenait au besoin du foyer en prostituant ses filles et en filmant le tout.
Oui, moi aussi, j'ai envie de vomir. J'ai envie de vomir, de pleurer aussi, et la tête dans le dossier médical, je lutte contre une petite voix que je connais un peu trop bien et qui voudrait m'entraîner quelques années en arrière, dans mon histoire à moi. Restons avec Anna...
Après plusieurs échecs de placement en famille d'accueil, elle a obtenu une place en foyer. Ce foyer, elle n'y est pas bien non plus, et elle a fini par fuguer il y a neuf mois. Depuis neuf mois, elle a refait de brèves apparitions pour récupérer des affaires, mais elle ne restait jamais plus de deux jours. A trois reprises, elle s'est rendue d'elle-même aux urgences ou au commissariat, et repartait en fugue dès que les éducateurs du foyer étaient avertis. Trois mois après le début de sa longue fugue, une audience a eu lieu, car Anna demandait à pouvoir vivre avec sa mère. Elle s'est présentée à l'audience, et le Juge lui a donné raison (non, vraiment, ne cherchez pas la logique). Anna est donc retournée chez sa mère, le temps de quelques jours. Ce qui a posé problème, c'est l'homme avec lequel elle est en couple, de plus de vingt ans son aîné. Cet homme, c'est sa mère qui le lui a présenté alors qu'elle n'avait que treize ans, c'est elle qui les a mis en couple tous les deux, mais subitement elle décide que non, elle ne veut plus qu'Anna le fréquente. Anna explose, et poignarde sa mère à plusieurs reprises. Une dizaine d'impacts, 30 jours d'Incapacité Temporaire de Travail, aucune poursuite judiciaire. Oui, moi aussi j'ai une petite voix dans la tête qui me souffle que c'était plutôt adapté, comme geste, avec une mère pareille. Et Anna reprend sa fugue, accompagnée par son petit ami...
 
Il y a environ quinze jours, Anna a été arrêtée à plusieurs centaines de kilomètres d'ici, suite à un banal contrôle d'identité au cours duquel elle a refusé de présenter ses papiers. Elle a été prise en charge par le foyer le plus proche, son foyer d'accueil a été prévenu, mais vacances de Noël obligent, aucun éducateur d'aucun des deux foyers ne pouvait l'accompagnait pour la ramener dans son chez elle qui n'en est pas un. Alors éclair de génie, l'Aide Sociale à l'Enfance s'est dit "qu'à cela ne tienne, on va lui acheter un billet de train et elle rentrera seule !". Une éducatrice l'attendait sur le quai mais ne l'a jamais vue arriver (non ? sans blague ?). Plusieurs jours passent, et puis finalement Anna fait une apparition dans le foyer dont elle dépend. Ni une ni deux, les éducateurs appellent le service, lui expliquent seulement qu'elle doit voir un médecin, et la déposent en pédopsy. Anna, elle est en colère, et elle se sent trahie. Et je la comprends.
 
Je rentre de vacances, et cela fait deux jours qu'Anna est hospitalisée. L'équipe est déjà à bout de nerfs, et ils me le font savoir. Ils sont en difficulté face à l'attitude de cette gamine qui leur parle comme à des domestiques et profite allègrement des "bénéfices secondaires" de son hospitalisation. Derrière "bénéfices secondaires", dans le cas présent, ils mettent le linge propre, l'accès à une douche et à un lavabo, un lit au chaud et trois repas par jour. Je rentre de vacances, et je suis déjà en colère. J'aime mon équipe, mais ce que les infirmiers présents appellent bénéfices secondaires dans le cas d'Anna, j'appelle ça le minimum de dignité qu'on puisse lui rendre.
Nous sommes lundi, et c'est la visite, que je vais gérer seule puisque mon chef de service est en vacances. Ca m'ennuie un peu, que ce premier contact entre Anna et moi ait lieu en grand comité, mais au vu des récriminations de l'équipe, autant que quelqu'un les représente. Nous voilà donc à débarquer à la queue-leu-leu dans sa chambre. Nous, c'est l'assistante sociale, la cadre de service, une infirmière et moi. Premier regard et paf : "abîmée".
 
Je comprends rapidement ce que ma co-interne a considéré comme de la sociopathie et ce qui énerve tant les infirmiers. Anna prend tout le monde de haut, et refuse obstinément de répondre à toute question qui la touche d'un peu trop près. Son ton et son attitude se veulent hautains et méprisants, on est très très loin d'une éventuelle alliance thérapeutique. D'ailleurs parlons thérapeutique, elle ne veut aucun médicament parce que de toute façon, elle n'est pas malade. Elle se retient à peine de le crier, ce "je ne suis pas malade !". Je l'écoute, et ça fait comme un écho dans ma boîte crânienne : "non, tu n'es pas malade". Elle ne veut pas dire où elle a trouvé de l'argent pour vivre, depuis neuf mois. Elle explique simplement qu'elle est allée de squat en squat, qu'elle a beaucoup bougé et qu'elle a rencontré des gens qui lui ont donné de l'argent. Le petit copain ? Quel petit copain ? Elle maintient qu'elle était seule et ne sait pas de quoi on parle. Sa sœur ? Elle ne veut toujours pas en entendre parler, et de sa mère non plus d'ailleurs. Des troubles du sommeil ? "Vous avez déjà dormi dans la rue pour être là à me demander si je me réveille pendant la nuit ?". Bien. On ne va nulle part, en l'état, ça crève les yeux. Alors je décide d'écourter, puisqu'il n'y a rien à écouter.
 
Une fois que nous sommes sortis de la chambre d'Anna, je réalise que notre adorable assistante sociale, qui compte plus de trente ans de bons et loyaux service en pédiatrie et pédopsy, a les larmes aux yeux. Je l'invite à me rejoindre dans mon bureau, où elle pleure désormais pour de bon : "Tu te rends compte ? Elle a quinze ans ! Quinze ans, elle vit Dieu seul sait comment, dans la rue, et quand elle parle je me rends bien compte que je ne peux pas imaginer à quoi ressemble sa vie, et elle le sait ! Elle me regarde, et c'est clair pour elle comme pour moi : à côté d'elle, je n'ai rien vécu". La pédopsy, c'est ça aussi : des soignants qui craquent, parfois, et dont les problématiques personnelles se mêlent forcément à celles des patients dont ils s'occupent. Mieux vaut en avoir conscience.
 
Le regard de l'assistante sociale sur Anna m'interpelle, parce qu'il est très éloigné du mien. Je me demande si je suis passée à côté de quelque chose, ou si mes propres boulets changent ma perception des choses, alors je reçois Anna en tête à tête dans l'après-midi. Au cours de cet entretien, nous avons échangé peu de mots, très peu. On a éludé, on a vu des gestes nous échapper, on a planté nos yeux dans ceux de l'autre. De quoi a-t-elle vécu, pendant ces neuf mois ? De la prostitution méticuleusement organisée et gérée par son compagnon. Regrette-t-elle d'avoir poignardé sa mère ? Non. Veut-elle de l'aide pour sortir de son enfer quotidien, de la rue et de la prostitution ? Non. A-t-elle eu besoin de me dire les choses aussi clairement ? Non plus. Quelques mots, des silences, des soupirs, des gestes... Je sais, et elle sait que je sais. Elle ne me regarde pas de haut, elle ne me méprise pas, et je ne peux pas ignorer la petite voix qui me chuchote qu'elle aussi, elle sait tout ce que je ne lui dis pas. Sa seule question concerne la date à laquelle elle sortira du service. Je lui explique que l'ASE doit lui trouver une nouvelle place en foyer. Je ne prescris aucun traitement, je n'ai aucune pilule magique sous le coude. J'insiste sur le fait qu'elle ne doit pas hésiter à me solliciter ou à faire appel aux infirmiers, si elle pense à quelque chose qui pourrait l'aider ou si elle veut simplement discuter. J'insiste, mais je sais qu'elle ne le fera pas.
 
Quatre jours plus tard, l'ASE a enfin trouvé une place en foyer d'accueil pour Anna. Une éducatrice vient pour l'entretien de sortie, et je la reçois d'abord seule. Je décide d'être totalement honnête, parce qu'Anna le vaut bien, et lui indique qu'à mon avis elle ne restera pas dans ce foyer-là non plus. L'éducatrice est lucide, elle me dit qu'elle sait bien qu'au plus tard dans deux jours, Anna sera à nouveau dans la nature.
Je reçois ensuite Anna. Je renouvelle les propositions d'aides diverses et variées. Elle refuse, encore. L'infirmière qui m'épaule essaie également, et se heurte à un nouveau refus. Je suggère que l'on pourrait se laisser une porte ouverte, en fixant un prochain rendez-vous, dont elle fera ce qu'elle voudra le moment venu. "On fixe une date, et tu décideras si tu veux venir ou non". Non, "ce n'est pas la peine". Je lui tend la carte sur laquelle figurent les coordonnées du service d'hospitalisation, du secrétariat et du CMPI, après avoir pris soin d'y inscrire mon nom. Anna regarde l'infirmière, me regarde, et je vois bien qu'elle hésite à déchirer la carte pour me la balancer à la figure. J'accroche son regard comme je peux, et je la supplie silencieusement de se laisser au moins cette possibilité là, aussi minime et insignifiante soit-elle. Elle garde la carte dans la main, se lève et lance : "bon on peut y aller, maintenant ? J'ai envie de fumer".
 
Moi aussi, j'ai envie de fumer. Je préviens l'infirmière que je vais raccompagner Anna et son éducatrice. Anna est partie sans se retourner, pas même une seconde. Je fixais son dos qui s'éloignait quand sa main s'est ouverte, laissant échapper la petite carte que je lui avais remise. Je suis certaine qu'elle sait que je l'ai vue la jeter. C'était son au revoir à elle.
 
Est-ce que je me suis sentie impuissante ? Oui, clairement. Est-ce que j'aurais pu insister plus, faire des pieds et des mains, jouer la carte du "elle se met en danger, elle ne peut pas décider pour elle-même, cela révèle un trouble psychiatrique" ? Sans doute. Je vais être honnête : je n'en avais pas envie. Et je sais bien que c'est la petite voix de mon histoire à moi, qui parle quand j'écris "je n'en avais pas envie". Cette petite voix-là, elle vient me rappeler que je sais, que je comprends pourquoi Anna refuse toute aide de notre part, toute aide tout court. Je comprends que sa liberté actuelle, aussi coûteuse et dangereuse soit-elle, cette liberté qui ressemble à s'y méprendre à une prison, cette liberté-là est ce qu'elle a de plus précieux et vaut mille fois mieux que toutes les prisons qu'elle a connues avant.
 
Je comprends. Et elle le sait.
 
Alors je la regarde s'éloigner et les seuls mots qui me viennent, au dernier regard, sont "Bonne route".
 
 

lundi 15 août 2016

Et joyeux Noël

C'est la toute dernière semaine avant le début des vacances de Noël, et je me dis que ce doit être triste, un Noël en pédopsychiatrie. Les fêtes de fin d'année vont amener avec elles les réunions de famille, ce qui n'est pas vraiment une bonne nouvelle pour ces gamins qui traînent leurs problématiques familiales comme des boulets bien trop lourds pour leur petit cœur. Presque tous ceux qui sont hospitalisés rentreront chez eux pour les fêtes. Presque tous. Samuel, par exemple, s'apprête à vivre son quatrième Noël entre les murs du service. C'est bientôt Noël, et je suis triste pour ceux qui ne sont pas "presque tous".
 
Depuis plusieurs semaines déjà, nos petits patients ont multiplié les ateliers créatifs avec les soignants et ont fabriqué des tas de jolies choses : des guirlandes lumineuses colorées, des nœuds en tissu pour les cheveux, des plantes à suspendre, des cadres photos... Comme chaque année, ils vont vendre leur production au cours du marché de Noël du service, et les fonds récoltés permettront d'acheter de nouveaux jeux, de nouveaux films, ou encore d'organiser des sorties en groupe.
Nous sommes mardi, et je me prépare à assister à mon premier marché de Noël ici. Tout l'hôpital a été convié, mais les partenaires sociaux, les foyers avec lesquels nous travaillons et des enfants venus d'autres structures seront aussi de la partie. L'effervescence a gagné le service, et tout le monde court dans tous les sens depuis ce matin. Mon bureau est à l'extérieur du service, dont la porte est habituellement fermée à clé. Pour l'occasion, tout est grand ouvert et les enfants vont et viennent librement. De temps en temps, j'entends un toc toc timide à la porte, je sors la tête de mes dossiers et complimente le petit être venu me faire admirer sa dernière création. Les infirmiers et l'éducatrice sont partout à la fois.
A l'heure des transmissions, juste après le déjeuner et juste avant le début des festivités, l'équipe infirmière offre deux très jolis cadeaux fabriqués par les enfants à notre cadre de service, Mme B. Mme B., c'est une grande dame très élégante, qui masque l'étendue de sa gentillesse derrière un ton souvent dur. Je vois bien, comme tout le monde, que cette carapace de sévérité et d'exigence la protège d'un trop plein d'émotions qui n'épargne personne ici. Pour l'heure, elle ouvre ses cadeaux sous l'œil amusé des soignants, pendant qu'une infirmière explique qu'ils ont souhaité marquer le coup pour son dernier marché de Noël. L'été prochain, Mme B. prendra sa retraite. Elle remercie chaudement l'équipe, et fond subitement en larmes, peinant à expliquer combien elle est touchée de voir l'investissement de chacun dans l'organisation de cet évènement. Elle est fière de son équipe, et elle le dit sans détour, comme elle dit tout le reste. On a un peu tous les larmes aux yeux...
 
J'aurais aimé pouvoir profiter de toute l'après-midi avec mes petits patients hospitalisés, mais j'ai aussi des consultations à assurer. Je les rejoins vers 16h30, dans une grande salle colorée décorée avec soin. Les uns après les autres, ils m'attrapent par la main pour me montrer un objet, un copain, le buffet du goûter ou encore les mascottes de l'association qui participe au financement des loisirs du service (à savoir deux étudiants en médecine de deuxième année qui étouffent sous d'énormes déguisements d'animaux en peluche). Aujourd'hui, dans un brouhaha de rires et de musique, la seule consigne est de s'amuser. Plus de portes fermées à clé, plus de "on ne court pas", plus de "on ne crie pas", plus de surveillance continue. Les enfants et les ados courent dans tous les sens, s'efforcent de crier plus fort que les autres, mangent et boivent ce qui leur fait envie, sans aucune restriction, ils rient à en avoir mal au ventre (notez que ça vient peut-être aussi un peu des bonbons qu'ils ingurgitent par poignées). Le grand chef de service est là, évidemment, et il a bloqué son après-midi pour en profiter au maximum. Comme chaque année, il dépense sans compter pour s'offrir les créations de ses petits patients. Les yeux plein de malice, ils m'expliquent que c'est son trente-huitième marché de Noël. Trent-huit ans, me dit-il, qu'il ramène un tas de trucs inutiles chez lui et les entasse malgré sa femme qui s'entête à essayer de lui faire faire un tri. Aujourd'hui, comme nous tous, le grand bonhomme sérieux aux cheveux gris n'est finalement qu'un enfant parmi les enfants.
 
Nous sommes jeudi, et je sèche mon cours de l'après-midi. Je n'en ai pas honte, l'occasion mérite bien ça. Ce soir, nous fêtons Noël avec un peu d'avance dans le service d'hospitalisation. Pour l'occasion, même les infirmiers qui ne travaillent pas aujourd'hui seront présents, tout comme le chef de service, les deux secrétaires d'amour, l'assistante sociale, l'éducatrice et l'interne. L'interne, c'est moi, et j'ai bien l'intention d'honorer l'invitation. Depuis les premières heures du matin, les enfants s'affairent dans la cuisine du service et les odeurs de pâtisserie flottent jusqu'à mon bureau. Il est onze heures, et on toque à ma porte. Je vois passer une tête grise dans l'entrebâillement de la porte, une tête souriante qui me demande si j'aurais deux minutes pour l'aider à décharger sa voiture. Parmi tant d'autres choses, notre chef de service est un fin gourmet. Trente-huit marchés de Noël et bientôt trente-huit repas de Noël au compteur, et il continue à préparer des jours durant les petits plats dont nous nous régalerons ce soir. Je file l'aider à décharger, et je ris de bon cœur en réalisant qu'il a préparé de quoi nourrir un régiment et que la place manquera sans doute dans les frigos comme dans les estomacs.
 
L'après-midi touche à sa fin... Je galope un peu, entre dossiers et consultations, pour finir aussi vite que possible. Parmi mes petits patients du moment, dans le service, il n'y a que deux filles au milieu d'une floppée de garçons. Deux ados toutes cassées par la vie, dont personne n'a pris soin et qui, forcément, ne prennent pas soin d'elles non plus. J'ai demandé l'accord de mon chef de service, évidemment, et il me l'a donné. Ce soir, avant de faire la fête, je vais donc prendre mes deux ados par la main et les préparer pour la fête. Une des infirmières, très coquette et terriblement drôle, a proposé de me donner un coup de main. Mon rayon, c'est la coiffure. Alors hop, on boucle les dossiers, on récupère le matériel dans la voiture et je rejoins les deux demoiselles qui m'attendent de pied ferme. Elles se sont lavées les cheveux, et elles trépignent d'impatience. Pendant que je les coiffe, E., l'infirmière, les maquille. Je profite d'avoir un peu de temps devant moi pour leur faire un soin capillaire, et les sourires perdus réapparaissent peu à peu, succédant à un court moment de gêne. Ca crève les yeux, qu'aucune mère, aucune sœur, aucune tante, personne n'a jamais pris le temps de les pouponner et de leur dire à quel point elles sont belles. Les regards s'éclairent, les joues rosissent, et de mon côté je sens bien que ça chauffe doucement du côté de mon cœur.
 
La fête débute enfin. Chacun s'est habillé pour l'occasion, et Samuel tient absolument à me faire savoir qu'il s'est mis du gel dans les cheveux. Les coupes se remplissent (Champomy pour tout le monde, évidemment, hum...) et Samuel propose les petits-fours en tenant son plateau argenté bien droit. Le chef s'est lancé dans la découpe du foie-gras qu'il a lui-même préparé pour l'occasion, comme chaque année. A nouveau, c'est un grand brouhaha de rires, de discussions animées, de jeux et de joie non contenue. Les infirmières organisent le service à table et, une fois n'est pas coutume à l'hôpital, nous mangeons comme des rois. Parmi les infirmières présentes, on compte entre autres la brochette des trois les plus déjantées du service, qui rajoutent encore à l'ambiance de fête.
La soirée avance, le dessert a été servi, tout le monde a trop mangé, tout le monde a ri et dansé. Il est temps de commencer à coucher les enfants, de débarasser et de ranger. Alors que j'aide à nettoyer la cuisine, les choses dérapent entre les infirmières qui ne résistent pas très bien au Champomy et on se retrouve assises par terre, à pleurer de rire.
 
Il est minuit passé, et j'ai rassemblé mes affaires pour rentrer. Je suis la dernière à partir. Demain matin, je reviendrai travailler pour la dernière journée avant de profiter d'une semaine de vacances. Le service est endormi, j'essaie de ne pas faire de bruit. Je remonte le grand couloir dans la pénombre, et je me dis que finalement, c'est loin d'être triste, Noël en péodpsychiatrie. J'ai quand même un pincement au cœur en pensant à ceux qui resteront là pour les fêtes. Nous étions tellement bien, tous ensemble autour de la grande table... Je me surprends à penser que je serais bien restée passer Noël avec cette nouvelle famille-là, pour ne pas les laisser seuls. Et puis je me souviens, malgré tout, que j'ai une autre famille qui m'attend ailleurs. Je me souviens que pendant une semaine, ce sera à mon tour de me faire chouchouter, et que j'en ai un peu besoin, après ces deux mois de stage très énergivores. Je retrouverai mes petits patients après Noël, ce sera bien, aussi. En attendant, je m'apprête à refermer doucement la porte du service sur leur sommeil silencieux, quand une tête surgit au milieu du couloir. C'est Samuel, évidemment, qui me rejoint à pas de loup, tout sourire, plante un bisou sur ma joue et me lance doucement : "Et joyeux Noël, hein !".
 
J'espère que ça chauffe pareil que dans le mien, du coté de leur petit cœur.

dimanche 14 août 2016

Elodie

Elle s'appelle Elodie, elle a douze ans. Le rendez-vous au cours duquel je m'apprête à la rencontrer a été fixé en urgence. Nous sommes lundi. Sa mère a appelé vendredi soir, à une heure où les secrétaires auraient déjà dû être en week-end. Hasard ou non, Myriam était encore là pour prendre cet appel. Ce matin, elle m'a prévenue : "La mère m'a dit "j'ai besoin d'un rendez-vous pour ma fille suite à une tentative de vous-savez-quoi". J'ai eu beau lui dire que non, je ne savais pas, elle n'a jamais voulu m'en dire plus. Du coup, j'ai pensé que c'était peut-être urgent". Elles sont chouettes, nos secrétaires de pédopsy. Myriam s'est demandé ce que ça pouvait bien être, cette "tentative de vous-savez-quoi". Elle a pensé suicide d'abord, viol ensuite, dans tous les cas ça justifiait bien un rendez-vous en urgence.
Je passe par le secrétariat récupérer le dossier tout neuf, l'occasion de vérifier qu'Elodie n'a jamais consulté ici avant. Son frère aîné, en revanche, si. Il est même bien connu, suivi depuis longtemps par le chef de service et hospitalisé plusieurs fois pour des troubles du comportement massifs à type d'hétéro-agressivité. Famille problématique, pour changer...
 
Comme d'habitude, je commence par recevoir Elodie avec sa mère. Elle est petite, menue, blonde et très silencieuse. Sa mère non plus, ne dit rien. J'entame donc la discussion, revenant sur l'appel passé par la mère trois jours plus tôt. Je mentionne la "tentative de vous-savez-quoi", et attend que l'une des deux m'explique de quoi il retourne. Rien. Le blanc, le vide, pas un début de réponse. Elodie fixe le sol et sa mère la fixe. Ca ne m'arrive que très rarement, et pourtant je m'entends durcir le ton en disant que je ne pourrai rien faire si personne ne se décide à me dire de quoi on parle. La mère soupire, lance un regard noir à sa fille et finit par lâcher le morceau. Elle me raconte que mercredi dernier, soit il y a quasiment une semaine, mais surtout deux jours avant son appel, elle a retrouvé Elodie inconsciente, pendue dans les toilettes du domicile familial. J'entends la petite machine de mes neurones qui s'emballe, pas franchement rassurée de se retrouver avec plus de questions que de réponses, tout à coup. Quelque part dans mon ventre, un voyant s'allume pour me signaler que la suite ne va pas me plaire, mais la petite voix dans ma tête me souffle qu'il va bien falloir que je réclame des réponses.
Alors, je demande :
"- D'accord. Ca, c'était mercredi dernier. Est-ce que vous avez vu un médecin depuis ?
- Non".
C'est un non posé, qui sonne comme une évidence. Ce n'est pas un non défensif, pas le moins du monde. Je confirme, la suite ne me plaît pas.
"- Ok. Donc mercredi dernier, vous avez trouvé Elodie inconsciente, pendue dans les toilettes. Vous avez appelé les secours ?
- Non. J'ai appelé son père pour la décrocher, parce que tout seule j'y arrivais pas. Mais je suis restée toute la nuit avec elle hein !".
Elodie a toujours les yeux rivés au sol, et n'émet pas le moindre bruit. Dans ma tête, c'est la tempête, et la petite voix hurle quelque chose comme "la putain de ta mère la pute, irresponsable de ta race, tu trouves ta gamines de douze ans pendue et inconsciente, non seulement t'appelles pas les secours mais en plus elle voit pas de médecin et tu attends deux jours de plus pour nous appeler nous ???!!!". Les insultes défilent dans ma boîte crânienne, plus ordurières les unes que les autres. Et puis le filtre entre en action, ce filtre plus ou moins efficace qui fait le tri entre ce qu'il se passe dans ma tête et les mots que je prononce. Alors voilà, j'ai pensé ""la putain de ta mère la pute, irresponsable de ta race, elle a DOUZE ans, elle était PENDUE et INCONSCIENTE". Et j'ai dit : "Ah". Un "Ah" posé, sans rage, résultat d'un écrémage massif sur le chemin entre mon cerveau et ma bouche. Dans mon ventre, ça clignote à tout va et je me dis que je ne vais pas pouvoir continuer cette consultation dans ces conditions. Le plus aimablement possible, je propose de faire sortir la mère pour voir Elodie seule, ce que je fais toujours mais rarement aussi vite.
 
Sa mère est sortie, et je croise enfin le regard d'Elodie. Je me lance : "Bon. J'ai entendu ce que ta mère avait à dire, et l'explication qu'elle donne à cette tentative de suicide. Cela étant, je ne pense pas que tu aies voulu mourir uniquement parce que vous vous étiez disputées juste avant, je me trompe ?". Je me rends bien compte que je n'ai pas tellement enrobé cette question, mais vu comment mère et fille sont enclines à me répondre (ou pas), je me dis que j'ai tout intérêt à éviter les détours. Alors j'y vais franco, et c'est comme une bouée que je lance par dessus bord. Etonnamment, Elodie s'en saisit. Elle s'en saisit, et elle ne la lâche plus.
Elle a de jolis yeux noisettes qui prennent soudainement l'eau. Elle déballe, enfin. Son frère aîné dont le comportement violent accapare l'attention parentale, et à qui on pardonne pourtant tout, "parce que c'est un garçon". Sa quête de reconnaissance parentale, systématiquement mise en échec malgré son comportement exemplaire et ses excellents résultats scolaires. Les disputes qui déchirent la famille au sens large, laissant ses parents très isolés. L'alcoolisme de ses parents : "ils boivent toute la journée avec leurs amis, surtout en ce moment parce que c'est les vacances, moi ça me fait peur". Leurs autres addictions, aussi : "mon père il fume de l'herbe, mais enfin personne fait ça !". Le fossé qu'elle perçoit entre ses parents et ceux des autres, mais aussi entre ses parents et elle. Les relations compliquées au collège, depuis qu'elle a été trahie par ses meilleures amies. Les agressions sexuelles : "y a des garçons au collège, ça fait un an qu'ils m'appellent bouche de suceuse. Ils se sont mis à plusieurs pour me toucher, moi je voulais pas mais ils m'ont forcée. J'en ai parlé à mes parents, ils ont rien fait". L'angoisse qui la ronge, le sommeil qui la fuit. Tout ça, et plus encore. Elle énumère presque, en essuyant régulièrement les larmes qui dégoulinent sur ses tâches de rousseur. Dans ma tête, c'est le grand vide. Un grand vide attentif et concentré, qui laisse toute la place à ce qu'elle a à dire, elle. Elle dit, et les mots qu'elle prononce viennent se poser sur ma feuille de consultation, que je gratte aussi vite que possible. Je ne cherche pas à élaguer, à résumer, à reformuler. Je note du brut, du avec des guillemets, du "comme ça sort". On fera le tri plus tard.
 
Nous sommes restées en tête à tête pendant quasiment une heure et demie. Ca fait très long, surtout en toute fin de journée, quand la concentration et l'attention sont déjà un peu rentrées à la maison. Ca fait très long, mais il fallait bien ça. Une heure et demie après, la fatigue aidant, je me résume la situation comme suit : "Cette gamine est brillante, c'est évident. Elle n'est pas née dans la bonne famille". 
Quand elle est arrivée au bout de ce qu'elle avait à évacuer pour aujourd'hui, Elodie s'est arrêtée toute seule et m'a dit dans un sourire, le premier : "Je suis désolée, ça fait beaucoup. Merci de m'avoir écoutée". Je l'ai rassurée sur le fait que j'étais là pour ça, et j'ai ajouté que j'étais contente de l'avoir fait. J'ai hésité à proposer une hospitalisation, j'ai renoncé. D'une part, parce que face à moi, Elodie était visiblement, physiquement, soulagée. D'autre part, parce que sa tentative de suicide datait déjà de presque une semaine, qu'elle n'était pas repassée à l'acte alors qu'elle aurait pu et qu'elle m'assurait qu'elle n'avais plus d'idées suicidaires depuis. Parce qu'elle avait saisi la main tendue. Parce que, aussi, il faut ménager la chèvre et le chou et qu'une proposition d'hospitalisation m'aurait sans doute coûté les foudres de la mère et que je n'aurais plus jamais revu Elodie.
J'ai fait revenir sa mère. Je ne reçois quasiment jamais les parents seuls, j'estime que mes petits patients sont en droit de savoir ce que l'on dit d'eux et de vérifier que je ne révèle pas ce qu'ils me racontent (sauf en cas de danger, évidemment). Je ne voulais pas me précipiter sur un traitement antidépresseur, mais je n'avais pas tellement envie de renvoyer Elodie chez elle seule avec ses angoisses et ses troubles du sommeil. J'ai joué le bluff, commençant par proposer l'Atarax pour être sûre que la mère me laisserait au moins tenter la mélatonine. J'ai insisté sur la nécessité de se revoir, et vite. J'y ai mis toute la douceur qu'il me restait, j'ai lutté pour ne pas être dans le jugement et mettre ma colère en sourdine.
 
Beaucoup de douceur, mais une certaine fermeté, ou plutôt une fermeté certaine, qui m'a surprise. La mère a acquiescé. J'ai fixé un rendez-vous en fin de semaine, en insistant sur la nécessite de nous rappeler avant si les idées suicidaires repointaient le bout de leur nez. Je m'adressais essentiellement à Elodie, mais c'est sa mère qui a répondu : "Oh vous savez, maintenant je pense que ça va aller !". Elodie m'a souri, un sourire qui a fait briller un peu ses jolies yeux noisettes. J'ai senti que c'était le début d'une relation thérapeutique solide. Les mois qui ont suivis m'ont donnés raison.
 
Oui, je pense que ça va aller.

dimanche 19 juin 2016

Le vase fêlé

Aujourd'hui, ou plus exactement dans quelques heures, cela fera deux mois tout pile que mon âme toute entière s'est brisée. Deux mois que je ne suis plus "une", mais un tas de tout petits morceaux éparpillés.
Le 19 avril dernier, ma meilleure amie, mon âme sœur, mon hêtre parmi les peupliers, nous a quittés après trois ans de lutte acharnée contre son cancer du sein. Il me faudrait tant de mots et tant de pages pour ne serait-ce qu'essayer de vous dire à quel point elle était exceptionnelle, ce qu'elle m'a offert, combien elle était essentielle à ma vie ou ce que le monde a perdu lorsqu'elle a fermé les yeux pour toujours. Je n'ai pas ces mots-là, pas encore.
Il y a eu l'inquiétude grandissante, tous les petits signes que je m'efforçais de ne pas voir. Il y a eu ce début d'après-midi, où sans raison apparente je me suis dit "là, je ne peux pas" et où j'ai fait annuler toutes mes consultations. Il y a eu cet appel, quelques minutes seulement après que je suis arrivée chez moi, et ces mots au milieu de larmes qui n'étaient pas encore les miennes : "elle est dans le coma, je te passe le réanimateur". Il y a eu tous ces autres mots qui n'avaient aucun sens : "embolie pulmonaire", "détresse respiratoire majeure", "coma", "pronostic très sombre à court terme", "personne de confiance". Et puis il y a eu cette question tellement stupide : "qu'est-ce qu'elle souhaitait ?". L'utilisation du passé, déjà, d'une violence insoutenable. Il y a eu mon exclamation en réponse : "elle veut vivre !". Il y a eu encore beaucoup de mots insensés : "état grabataire", "séquelles neurologiques", "cancer incurable". Il y a eu ma réponse, ce "non, on ne réanime pas" si fidèle à ce qu'elle souhaitait. Moi, celle pour qui il est si difficile de dire non, je l'ai dit pour elle. Et puis j'ai raccroché, et j'ai hurlé. Il y a eu tous ces appels à passer pour prévenir, pour que ceux qui étaient sur place puissent la rejoindre, pour que ceux qui ne pouvaient pas soient là un peu malgré tout. Il y a eu ce moment suspendu où j'ai pu lui dire au revoir, par téléphone, alors qu'elle ne pouvait plus ni bouger ni parler. Elle ouvrait encore les yeux à l'appel de son prénom, je veux croire très fort qu'elle m'a entendue. Et puis il y eu d'autres appels, encore et encore, et finalement son cœur qui s'arrête pour de bon. D'autres appels, encore, pendant les 24h suivantes. Et puis il y a eu le silence. Le silence et le vide.
 
Je ne me suis absentée qu'une journée et demi. La fin de mon stage approchait, il fallait que j'aille au bout. Sans envie, sans sommeil, sans larmes vraiment, en flottant, j'ai fait. Je me suis forcée à faire. J'ai senti le vase que je suis qui vibrait, qui tremblait, et j'ai lutté de toutes mes forces pour que rien ne s'écroule. Une dizaine de jours de flottement plus tard, mes collègues si bienveillants m'ont dit "stop". On m'a renvoyée chez moi, et le vase a commencé à craquer. J'ai lutté encore beaucoup, pendant plusieurs semaines, parce que la vie m'offrait la possibilité de le faire. Un déménagement seule et dans l'urgence, c'était l'occasion rêvée de ne pas écouter tout ce qui craquait à l'intérieur. Et puis finalement, je suis venue à bout de cette montagne de considérations bassement matérielles, et il a bien fallu se poser. L'onde de choc avait eu le temps de progresser, d'avancer le long de toutes les fissures préexistantes qui parsèment ce que je suis. J'ai explosé, en un tas gigantesque de morceaux ridicules. Trois jours plus tard, la vie m'a offert une nouvelle occasion de fermer les yeux, de ne surtout pas regarder ces morceaux-là, et je l'ai saisie. Puis à nouveau, il faut bien finir par se poser. A bien y regarder, aucune des pièces de ce puzzle humain que je constitue n'est nouvelle. Je les connais toutes, plus ou moins bien, pour avoir déjà passé longtemps à les recoller une par une, comme je pouvais. Aucune nouvelle pièce, mais une en moins. Cette pièce manquante, c'est elle. Elle qui me donnait enfin une unité, elle qui rendait le tout cohérent et aussi équilibré que possible.
 
L'évidence, c'est qu'il va bien falloir reconstruire. Autrement, avec un autre équilibre. L'évidence, c'est aussi qu'il faut accepter d'examiner chacune des pièces du puzzle avant de décider de ce qu'on en fait. Et dans ces pièces-là, il y en a certaines que j'ai passé des années à ne surtout pas regarder. Ces pièces-là, ces morceaux-là, ce sont ceux qui sont responsables du boulet de syndrome de stress post-traumatique que je traîne depuis trop longtemps déjà. L'évidence, c'est encore que je ne peux pas faire ce travail toute seule, quand bien même j'y mets tout le peu d'énergie qu'il me reste. Constater les dégâts, examiner en détails, trier pour reconstruire autrement, c'est trop pour moi toute seule. L'évidence, enfin, c'est qu'il me faut du temps.  
Toutes ces évidences-là, il m'aura fallu presque deux mois pour enfin arrêter de les nier. Je voulais travailler, je voulais aller bien, je voulais être forte, je voulais que la vie continue, je voulais y arriver toute seule, je voulais croire qu'aucune des fissures n'avait vraiment craqué et que j'avais déjà fait ce travail de reconstruction. Je voulais tout cela tellement fort...
A un moment donné, je serai prête à retourner travailler. Pour le moment, mes patients qui sont par essence "en travaux" n'ont pas besoin d'un gros chantier en face d'eux. Allez savoir sur quel morceau du puzzle ils tomberaient, à l'instant T. A un moment donné, j'irai mieux, et puis je finirai par aller bien. A un moment donné, je serai solide à nouveau. Forte, je le suis déjà autant que je puisse l'être. La vie continue, autrement. Forcément autrement. A un moment donné, je pourrai construire seule. A un moment donné, les fissures seront comblées à nouveau et j'aurai reconstruit un nouveau moi.
 
A un moment donné. Mais pas maintenant. Il est encore trop tôt, il reste tant à faire.
 
Quand ? Quand j'aurai pris le temps et utilisé les ressources que je m'efforce de proposer à mes patients.
 
Le temps, ce n'est pas simple... C'est menaçant, c'est effrayant de "prendre le temps". C'est écoeurant, aussi, d'entendre "six mois dans une vie ce n'est rien" et d'essayer de s'en convaincre, quand très égoïstement, tu aurais bien aimé que ta pièce manquante ait six mois de vie en plus et que la douleur qui te tord le ventre te hurle que non, six mois de vie ce n'est pas rien. Et je ne veux pas que ce soit rien. Ca ne peut pas être rien. Ca peut être un investissement sur l'avenir, un bout de chemin. Mais non, ce n'est pas rien.
 
Et puis le temps qu'il faut que je me laisse, c'est aussi celui pendant lequel le monde attend, là dehors, avec son lot de patients notamment, patients auxquels je pourrais peut-être être un tout petit peu utile. C'est difficile, d'accepter de les faire attendre. C'est difficile, d'admettre que là, maintenant, je ne peux pas, et que je ne leur serais pas utile du tout.
 
Ils attendent. Moi, je fais de mon mieux. Avec ce que j'ai, sans tout ce que je n'ai plus, sans tout ce que je n'aurai jamais. Je ne sais pas à quoi ressemblera le vase une fois reconstruit, et ça aussi, c'est terrorisant. Pour ça aussi, il faut du temps.
 
Ils attendent. Ma pièce manquante, elle, n'attend plus. Elle laisse derrière elle tant de trésors, peut-être qu'elle avait fini son travail ici.
 
Ils attendent, et je fais l'inventaire des pièces du puzzle et de ce qu'elle m'a laissé.
 
Ils attendent, et pour le moment, au milieu du grand chantier que je suis, je m'efforce de sceller une toute petite pièce dont j'avais oublié l'existence. Cette pièce-là, c'est elle qui me l'a donnée. Cette pièce-là, c'est celle qui lui a permis de lutter si fort, si longtemps, assez longtemps pour nous donner tout ce qu'elle pouvait nous offrir d'amour, de grands bonheurs, de petits malheurs, de rires et de tant d'autres choses.
 
Cette pièce-là, c'est celle du "MOI D'ABORD".
 

lundi 28 mars 2016

La peur

Il y a celle qui prend aux tripes, un soir, dans l'urgence. Elle naît face à Lucas, huit ans, qui a tenté de se pendre dans la cour de l'école et que ses parents refusent de faire hospitaliser. Elle apparaît, aussi, face à Elodie, cette blondinette de douze ans qui pleure toutes les larmes de son corps et dont on ne sait pas si elle tiendra jusqu'au prochain rendez-vous. Elle broie le ventre, elle coupe le souffle.

Il y a celle qui explose dans des éclats d'impuissance. Elle s'impose face à ces parents pervers que l'on ne peut pas empêcher de voir leurs enfants, parce que ce n'est pas notre rôle. Elle ronge pendant que Gabriel, huit ans, passe le week-end avec le père qui a abusé de lui pendant des années. Elle étouffe lorsque Zita quitte l'hôpital contre avis médical et que son père s'enferme à l'hôtel, seul avec elle, pendant deux jours. Elle étouffe, elle fait trembler.

Il y a celle du désespoir annoncé. Elle envahit lorsqu'Eléonore réalise qu'une fois de plus, ses parents ne lui amèneront pas ses petites sœurs pour le droit de visite fratrie que le Juge lui a pourtant accordé. Elle saute à la figure quand pour la première fois après 3 ans, Samuel rentre chez lui pour la journée et s'aperçoit qu'il n'a plus de chambre. Elle mine, elle serre le cœur et la gorge.

Il y a celle qui pétrifie, qui sidère dans l'incompréhension, qui détruit dans la violence. Elle éclate lorsque Matthieu, quinze ans, se saisit d'un couteau et menace d'égorger Joshua, six ans. Elle attaque face à Katia, quatorze ans, qui s'éclate volontairement la tête dans les radiateurs, dans les murs, dans tout ce qu'elle trouve, tant que ça fait mal. Elle fait reculer, puis elle jette en avant.

Il y a celle qui fait douter, qui pèse de toute notre incapacité. Elle surgit face à Isis, douze ans, qui ne dit rien de ce qui la terrorise et que rien n'apaise. Elle s'insinue chaque fois que Lilas, dix ans, raconte comment elle pourrait faire pour mourir, chaque fois qu'elle dit qu'elle va le faire, chaque fois qu'elle refuse la main tendue. Elle retourne la tête et le cœur, elle fait naître un grand hurlement contenu.

Toutes celles-là, et d'autres encore. Les miennes, les leurs, celles que l'on partage et celles que l'on se cache, celles qui passent furtivement et celles qui s'accrochent.

Le matin avant d'arriver, le soir en repartant, la journée quand je suis sur place, le week-end lorsque je suis loin.

J'ai peur pour eux. Parfois aussi, j'ai peur d'eux, ils ont peur de moi.

La peur est là. On l'apprivoise. On s'apprivoise.

dimanche 20 mars 2016

Alexandre

Il s'appelle Alexandre, il a quatorze ans. Il a débarqué via les urgences, au petit matin, suite à une crise clastique et des troubles du comportement à type d'hétéro-agressivité. C'est un des motifs d'hospitalisation fréquents dans le service. Son frère aîné est en salle d'attente et y patiente 4 heures, le temps que leur mère finisse par arriver. Pas très pressée, cette maman. Alexandre dort, alors je reçois d'abord sa mère et son grand frère seuls.
La mère me décrit un adolescent rebelle et très intolérant à la frustration, dont les troubles du comportement ont déjà motivé six hospitalisations plus ou moins longues. Alexandre a deux grands frères et deux petits. Deux pères différents, un pour les trois aînés et un pour les deux plus jeunes. Les deux pères ont déserté. La mère d'Alexandre me raconte qu'elle est très isolée et en grande difficulté financière. Elle dit s'être fâchée avec sa famille à cause des troubles de son fils. L'histoire familiale est marquée par de nombreux déménagements, ce qui a compromis les soins d'Alexandre. Sa mère explique qu'elle se sent coupable de ne pas avoir poursuivi les prises en charge médicales. Alexandre en est à son troisième collège en quelques mois, et risque l'exclusion définitive après seulement trois jours dans son dernier établissement. Il aurait menacé des élèves avec un couteau de chasse. Selon sa mère, il est déjà bien connu des services de police pour des vols avec effraction, il consomme du cannabis et de l'alcool, décroche sur le plan scolaire. Il n'écoute rien ni personne, provoque en continu, s'énerve, se bat. Bref, il est en colère et sa famille est à bout.
 
Au moment de rencontrer Alexandre, merci le contre-transfert, l'idée que j'ai en tête est "quel petit con !". Oui, j'ai honte. Je découvre un gamin fermé et visiblement épuisé. Son discours est très provocant : "Je connais mieux les hôpitaux que n'importe quel médecin, et je sais exactement comment ça va se passer. Vous allez me garder quelques jours, maxi une semaine. Je vais rien dire, rien lâcher, et vous serez bien obligé de me faire sortir". Je me surprise à répondre de manière volontairement provocante, moi aussi : "Mieux que n'importe quel médecin ? Je te trouve bien prétentieux ! Et entre nous, ne me provoque pas, parce que je pourrais bien te garder plus d'une semaine". Oui, pour cela aussi, j'ai honte. La menace d'une hospitalisation prolongée, fichue moi, on a fait mieux.
D'autres entretiens ont suivi. Avec Alexandre, avec sa mère. Elle présentait son fils comme le responsable de tous ses maux, de tous les problèmes de la famille. Le digne héritier de son père. Lui, il se mettait en colère mais tâchait de se contenir pour sortir plus vite. Les raisons d'être en colère, entre nous, ce n'est pas ce qui lui manquait. Après 12 ans sans aucun contact, il avait revu son père pour la première fois l'été précédent. Ce père a fini par le mettre dehors au bout de deux jours, et n'a plus jamais donné signe de vie. Sa mère m'explique qu'elle a quitté cet homme dans un contexte de violences conjugales, et qu'elle est tombée enceinte d'Alexandre alors qu'elle envisageait déjà de partir. De ses cinq grossesses, celle d'Alexandre est la seule qu'elle n'ait pas désirée, et elle ne s'en cache pas. Le gamin est le seul de sa fratrie à être placé en famille d'accueil en semaine. Il ne s'entend pas avec ses frères, qui le rendent eux aussi responsable de toutes les difficultés qu'ils rencontrent. Le soir de sa crise clastique, ils l'ont enfermé dans sa chambre. Non pas parce qu'il cassait tout, mais parce qu'il voulait sortir prendre l'air avant de s'énerver. Une fois enfermé, oui, il a tout cassé.
 
Alexandre, lui, a raconté ses petites combines. Pas très légal, tout ça, mais malin. Il s'est révélé très bienveillant vis-à-vis des plus petits dans le service. Il a été exclu de son collège, il a pleuré. Il a fini par dire son désespoir, son impression (hum) d'être rejeté par sa famille, ses désillusions, le manque d'un père, le poids de sa mère, l'anorexie depuis des mois, les cauchemars incessants et l'épuisement associé. Il a fugué pour ramener une autre fugueuse, est revenu de son plein gré. J'étais très en colère. Merci le contre-transfert, je me suis énervée. Je lui ai dit toute son irresponsabilité, les dangers qu'il avait courus et fait courir aux autres patients, son destin tout tracé s'il ne se ressaisissait pas, avec la case prison au bout du chemin. Mais j'ai dit aussi sa bienveillance, son intelligence, les espoirs qu'il n'avait plus mais que l'on avait pour lui, que l'on pouvait porter pour lui. Il m'a dit qu'il était foutu. J'ai fini par l'interroger sur ses rêves. Il n'en avait pas. Il n'en avait plus. Résigné, décidé à suivre les plans de maman quand bien même ils ne lui convenaient pas. Avec l'éducatrice spécialisée du service, nous lui avons demandé de réaliser deux exercices par écrit, aussi sincèrement que possible : faire une liste de "j'aime/j'aime pas" et compléter "quand j'étais petit, je rêvais de...". Il l'a fait.
 
Notre assistante sociale a fait un travail exceptionnel pour Alexandre. Elle a trouvé un nouvel établissement pour deux mois, organisé un départ en séjour de rupture pour les six mois suivants, dégoté un établissement éducatif privé pour la rentrée de septembre et la bourse qui allait avec. Alexandre a accroché, s'est laissé porté. Il a retrouvé le sourire. Sa mère s'est adoucie, malgré quelques coups de colère lorsqu'elle avait l'impression de perdre le contrôle sur la vie de son fils. Un fils qui n'acceptait plus de coller à l'image de son père, d'être l'incarnation de tout ce que sa mère avait aimé et haï si fort. Il a repris les cours, la famille d'accueil, est retourné chez lui les week-ends et pour les vacances. "Dans le plus grand calme", comme il dit. Il s'est présenté pour chaque rendez-vous de suivi, souriant, détendu. Il est parti en séjour de rupture, ravi de pouvoir découvrir un autre coin du monde et donner un coup de pouce à d'autres. Il va bien.
 
Je l'avais prévenu. Il est resté hospitalisé plus de trois semaines.
 
Il m'a cherchée.
 
Je suis bien contente qu'il nous ait trouvés.

samedi 5 mars 2016

Zita (1)

Il y a quelques semaines, j'apprends le mardi en milieu de matinée que nous attendons une entrée. Je conviens avec le service d'origine d'une arrivée pour 14h. Renseignements pris, il s'agit d'une jeune fille qui vient de passer trois jours en réanimation, puis deux jours en pédiatrie, suite à une tentative de suicide par intoxication médicamenteuse volontaire. Elle n'est pas passée très loin...
 
Elle s'appelle Zita, elle a quatorze ans. C'est une petite blonde toute menue, avec d'immenses yeux noisettes, qui arrive recroquevillée sur son brancard. Les ambulanciers nous préviennent qu'elle tient encore à peine debout donc, contrairement à ce que je fais d'habitude, je conviens de recevoir d'abord ses parents seuls et de la laisser se reposer un moment.
Les parents, parlons-en. En quelques secondes, mon bureau entier sent l'alcool. Le père est rouge tomate, visiblement alcoolisé. La mère regarde le sol, tremble discrètement et a l'air de porter le poids du monde sur ses épaules. L'histoire qu'ils me racontent a de quoi remuer, un peu. Ils m'expliquent qu'en novembre dernier, ils ont trouvé sur le portable de leur fille un texte dans lequel elle disait avoir été victime d'un viol quatre ans auparavant. Zita a été sommée de s'expliquer, mais n'a rien pu en dire. Ses parents l'ont donc emmenée aux urgences pédiatriques, où elle a été reçue par mon collègue interne en pédopsychiatrie de liaison. Suite à cet entretien, Zita a débuté une psychothérapie en libéral, avec une psychologue dont je n'ai jamais entendu parler. Son père me raconte que "les séances s'accumulant, Zita et Julie (oui, ce Monsieur appelle la psychologue de sa fille par son prénom) ont décidé de porter plainte." Je trouve la formulation pour le moins étrange, mais après tout il me parle de choses difficiles et c'est peut-être une simple erreur. Il m'explique également que Zita est déscolarisée depuis deux mois, "parce que Julie trouvait que c'était mieux qu'elle n'aille pas à l'école le temps que la procédure se mette en place". Là, cette psychologue inconnue au bataillon commence sérieusement à m'échauffer. Finalement, Zita porte plainte. Le soir, de retour chez elle après l'audition filmée auprès de l'Officier de Police Judiciaire, elle craque et prend les comprimés pour le cœur prescrits à sa mère. Raté, elle se réveille, un peu dans les choux, le lendemain. Deux jours plus tard, elle prend à nouveau ces comprimés. Au dîner, ses parents la trouvent étrangement somnolente. Zita finit par expliquer ce qu'elle a fait, et le SAMU arrive juste à temps pour la conduire à l'hôpital avant que son cœur ne s'arrête.
Pendant tout notre entretien, la mère ne dira pas un mot. Le père m'explique encore que Zita a demandé à aller chez son grand-père pendant les vacances de Noël, et que "ça lui a fait du bien". J'apprends que du côté maternel, c'est le néant familial mais je n'en saurai pas plus. Le père relit toute l'histoire des quatre dernières années à la lumière des récentes révélations de sa fille, la mère persiste dans son silence. Ils s'inquiètent de la durée prévue de l'hospitalisation, j'explique que rien n'est "prévu". Le père m'encourage à contacter la psychologue de Zita, je réponds que je le ferai. Il me raconte, aussi, qu'il aurait appris en parlant avec l'un de ses frères que Zita aurait confié à sa cousine avoir été abusée par l'un de leurs cousins, "mais ça, elle ne sait pas qu'on le sait, c'est en off". Cet entretien me met décidément très mal à l'aise, ce qui est visiblement aussi le cas de l'infirmière qui m'accompagne. Les vapeurs d'alcool dans la pièce me donnent la nausée, mais je me demande s'il n'y a que ça. Avec beaucoup de difficultés, j'interromps le père dans son grand déballage et je mets fin à  notre rendez-vous.
 
Plus tard, je reçois Zita, seule. Elle était contre cette hospitalisation. Elle est fermée, ne prononce que quelques mots. Il me semble utile de lui préciser que ses parents m'ont parlé de la plainte qu'elle a déposée. Rien.
Le lendemain, je parviens à joindre Julie, la fameuse psychologue, par téléphone. Je suis méfiante, mais rien de ce qu'elle me dit ne colle avec les déclarations du père. Selon elle, Zita aurait été contrainte par ses parents à porter plainte, et ils auraient également décidé d'eux-mêmes de la déscolariser. Elle me décrit un père très inquisiteur, imposant sa présence au début et à la fin de chacune des séances de sa fille, et qui lui envoie des sms pour connaître le contenu desdites séances. D'ailleurs, il conclut ses sms par "A+ Julie". Bien, bien, bien. La psychologue se dit soulagée que Zita soit prise en charge par toute une équipe, et me confie qu'elle ne parvenait plus à gérer cette situation seule. Elle me raconte également que lors de sa semaine chez son grand-père paternel en décembre, qui est psychologue clinicien, Zita a été soumise à des séances d'hypnose quotidiennes pour gérer son traumatisme consécutif au viol dont elle aurait été victime. Là, c'est le père qui commence sérieusement à m'échauffer.
Je décide de revoir la jeune fille pour ajuster son traitement pour le sommeil. L'équipe m'a avertie qu'elle a passé une nuit catastrophique, était très agitée et geignait dans un demi-sommeil. Etrangement, Zita me dit qu'elle a très bien dormi. Je rame considérablement et me dis que cet entretien ne va nulle part. Pourtant, au bout de quelques minutes, la jeune fille fond en larmes et suivent presque deux heures de confidences qui ont l'air d'une évacuation d'urgence nécessaire à sa survie. Elle m'affirme spontanément s'être sentie forcée à porter plainte par ses parents, qui lui avaient promis qu'elle irait mieux dès qu'elle en aurait parlé, "et c'était pas vrai". Elle parle de son grand-père et des séances d'hypnose imposées, de sa grand-mère qui lui a dit des choses horribles, de son père qui veut tout savoir, de sa mère qui ne dit rien, de la difficulté qu'elle a eu à garder ça pour elle pendant quatre ans, de la plainte qu'elle a si mal vécue et à laquelle elle n'était pas du tout préparée. Elle me parle aussi de son demi-frère, côté paternel, qui aurait lui-même été abusé sexuellement. Les pleurs redoublent lorsqu'elle chuchote "il n'y a pas que nous de concernés", et puis elle s'effondre en sanglotant qu'elle ne peut pas m'en dire plus.
 
Suivent deux semaines et demi d'hospitalisation. Zita a du mal à s'ouvrir à l'équipe, mais y parvient petit à petit. Je demande aux infirmiers de ne pas se décourager et leur explique que je ne peux et ne veux pas être la seule interlocutrice de la jeune fille. Les parents se perdent en demandes contradictoires : Zita doit reprendre l'école (mais pas depuis le service), ils veulent des permissions ("mais pas trop sinon qu'est-ce que vous travaillez avec notre fille, au juste ?"), disent ne pas chercher à faire parler leur fille mais l'enferment dans un hôtel sur une île tout un week-end "pour parler", demandent à ce qu'elle voit ses cousins mais lui interdisent de leur dire qu'elle est hospitalisée. Mon chef de service les rencontre, et lui non plus n'est pas à l'aise. Que dire de l'équipe infirmière, dont chaque membre a été mis à mal par le père de Zita ? Il appelle les infirmières par leur prénom, se présente par le sien, puis finalement refuse de leur parler et réclame le médecin (moi, donc, jamais le chef) par son prénom aussi.
Un midi, après une consultation avec un autre enfant, je rappelle la psychologue de Zita, qui vient de me laisser un message demandant de la contacter au plus vite. Le père de la jeune fille l'a appelée, a exigé d'être reçu. Elle a refusé, expliqué qu'elle est la thérapeute de Zita, et s'est vue menacée par le père. En résumé, la voix tremblante, elle m'explique qu'elle est en route pour déposer une main courante au commissariat et sent le père "capable de passer à l'acte".
 
Les choses avancent doucement avec Zita. Elle va mieux, mais elle est très loin d'aller bien. Cela va prendre du temps. Et puis un après-midi, alors que je suis au milieu d'une consultation, mon téléphone sonne. La cadre de service me demande de descendre immédiatement, urgence absolue. Trop tard. Le père de Zita l'a ramenée de permission et, visiblement alcoolisé, a exigé de me voir. Il n'a finalement pas laissé le temps à la cadre de m'appeler. Il a emmené sa fille sans signer aucun papier, en laissant toutes ses affaires dans le service, et est monté dans sa voiture en criant "envoyez moi tous les flics que vous voulez, je m'en fous, je vais à l'hôtel avec ma fille". Mon chef de service est absent, mais joignable par téléphone. Je précise que même s'il n'assiste pas aux entretiens avec les enfants, il est au courant de chaque mot prononcé. Sa réponse : "Ca vaut pour une sortie contre avis médical, même s'il n'a rien signé. Faites un rapport, et que la cadre en fasse un aussi. On ne fait rien de plus, pas de signalement, pas de RIP. Ah oui et appelez la psychologue, mais vous lui dites juste que Zita est sortie, sans précisions".
Deux heures plus tard, le père m'appelle dans le service. Il prétend que "ce n'est pas une fuite mais une pause", dit n'avoir aucune inquiétude quant à une éventuelle récidive suicidaire de sa fille, m'explique qu'ils ont besoin de temps pour se parler tous les trois. Il refuse d'entendre nos inquiétudes médicales, m'assure que Zita va bien, et pousse jusqu'à me proposer de lui parler puis, devant mon refus, me lance un "vraiment, il n'y a aucune inquiétude à avoir, mais si vous en avez je reste joignable sur mon portable". Il finit par me raccrocher au nez lorsqu'il entend une infirmière derrière moi rappeler que, quand même, il y a une loi et un règlement.
J'ai appelé la psychologue. Et j'ai tout dit. Humainement, je ne me sentais pas capable de faire autrement. Après une bonne crise de colère dans le service, après quelques larmes de rage, je suis rentrée chez moi. Et je n'ai pas dormi. Je peinais à respirer, envahie par l'idée de ce que pouvait vivre Zita à ce moment précis, et de ce qu'elle vivrait ensuite. J'étais, et je suis toujours, terrifiée à l'idée qu'elle se sente abandonnée et tente de nouveau de mettre fin à ses jours. Le lendemain matin, j'ai retrouvé une équipe infirmière effarée et très inquiète, ne comprenant pas la décision du chef de service.
 
J'ai décidé de parler. J'ai expliqué au grand chef que je n'étais pas d'accord avec lui, et que je vivais mal sa décision. J'ai exposé mes arguments, je suis restée calme mais j'ai lourdement insisté. J'ai essuyé ses hurlements, serré les dents très fort pour retenir mes larmes et encaisser les "vous ne sauverez pas le monde, sortez-vous ça de la tête de suite" et autres "vous êtes beaucoup trop émotive".
 
Il a fini par céder, en hurlant toujours. Il m'a autorisée à faire un Recueil d'Information Préoccupante, mais ni signalement en urgence ni demande d'Ordonnance de Placement Provisoire. Il a exigé que ce soit mon nom et non le sien qui figure sur le RIP. J'assume.
 
Une fois les papiers envoyés aux services sociaux, je me suis dit "au moins, là je peux me regarder dans la glace". J'étais soulagée d'avoir pu intervenir, même un tout petit peu, pour que Zita ne soit pas tout à fait seule dehors, quand bien même ça ne suffira pas à la sortir de là.
 
Et puis j'ai douté. Douté de mon utilité, douté d'avoir un impact quelconque, douté d'apporter un tant soit peu de soulagement à ces enfants, douté d'être capable de faire ce boulot là, douté de mes réactions et de mes émotions qui dans le fond ne sont peut-être liées qu'à ma propre histoire, douté de ma bienveillance, douté de la légitimité de mes ressentis.
 
 
Je doute d'avoir fait assez.
 
Finalement, suis-je vraiment certaine de pouvoir me regarder dans la glace ?