samedi 20 août 2016

Elise

Elle s'appelle Elise, elle a tout juste cinq ans. Je m'apprête à la rencontrer, et j'ai un petit point d'angoisse au creux du ventre, comme une peur sourde de ne pas savoir m'y prendre. Pour l'heure, elle est encore la plus jeune de mes petits patients.
 
Elle dessine sagement dans la salle d'attente, installée tout près de sa maman qui trifouille son téléphone. Elles se lèvent toutes les deux pour me rejoindre, et je suis obligée de me mordre les joues pour ne pas éclater de rire. Debout côte à côté, mère et fille forment un duo improbable de deux êtres identiques à bien des égards, sauf que l'un est adulte et l'autre pas : même manteau noué de la même manière, chaussures quasiment identiques, même coupe de robe bouffante qui leur serre la taille, même posture distinguée et élégante.
Nous nous installons dans mon bureau. Elise me jette des regards furtifs, se cache dans les bras de sa mère et tourne la tête dès que mes yeux se posent sur elle. Sa mère, elle, se lance immédiatement dans un long monologue. Elle m'explique, comme la secrétaire l'a noté sur ma feuille de consultation, qu'Elise a déjà été suivie pendant plusieurs mois par l'une des pédopsychiatres du centre, mais que le contact ne passant pas très bien entre la petite fille et son médecin, elle a demandé à changer de soignant. "Vous comprenez, elle ne lui disait jamais rien d'autre que : c'est la vie !". Ce que je comprends, surtout, c'est que cette maman ne réalise probablement pas qu'elle a renoncé aux soins prodigués par une pédopsychiatre qui exerce son métier depuis plus de trente ans pour se retrouver en face d'une petite interne de rien du tout, une petite interne qui n'a jamais reçu d'enfant aussi jeune qu'Elise en consultation.
J'essaie de faire taire la petite voix qui me traite intérieurement d'imposteur, et affiche mon plus beau sourire pour demander ce qui a motivé les toutes premières consultations ici. Je pourrais prétexter que je n'avais pas le dossier médical antérieur, ou que je n'ai pas eu le temps de le lire, ou même que je préfère repartir de zéro sans m'appuyer sur les notes du médecin précédent. Je pourrais faire n'importe lequel de ces choix, mais je m'entends annoncer le plus honnêtement du monde : "Je n'ai pas réussi à déchiffrer les notes de ma collègue". Ahah, "ma collègue". Notez que je me donne du mal pour me glisser dans la peau du docteur qui sait ce qu'il fait.
 
La mère d'Elise m'explique qu'elle vit un divorce difficile, depuis un peu plus d'un an, et c'est un peu comme si c'était elle qui venait me consulter. Dans un premier temps, elle a obtenu la garde principale d'Elise, qui a vécu auprès d'elle pendant un an, ne voyant son père qu'un week-end sur deux et la moitié des vacances. Seulement voilà, le père en question s'est mis en tête de demander la garde partagée, et l'a obtenue. Depuis un mois, Elise passe donc d'un appartement à l'autre, une semaine chez papa, une semaine chez maman. Les "relais" entre ses parents sont inexistants, chacun la récupère directement à l'école, si bien qu'en dehors des vacances scolaires, les deux parents ne se croisent jamais et ne s'adressent pas la parole.
Elise, elle, multiplie les symptômes depuis ce changement de mode de garde. Elle pleure tous les matins lorsque sa mère la dépose à l'école, refusant de la quitter, fait à nouveau pipi au lit quasiment toutes les nuits, est en proie à des cauchemars récurrents. La mère me liste les symptômes de sa fille, et je constate que ça ne répond pas à ma question concernant le motif de consultation initial, il y a un an, et non pas il y a un mois. Je repose donc ma question, et n'obtiens rien de plus qu'un : "C'était déjà un peu tout ça, mais c'est de pire en pire". Evidemment, vu l'état des relations entre les deux parents, la mère ne peut pas me dire si les symptômes qu'elle décrit sont également présents lorsqu'Elise passe la semaine chez son père.
 
Bien. Divorce difficile, mère ô combien anxieuse, père qui "n'a pas voulu venir, il s'en fiche de tout ça, il n'entend pas qu'il s'agit du bien-être de sa fille". Bien bien, vraiment. Je la déteste déjà, cette position d'arbitre désigné au milieu de deux adultes qui se sont aimés, avant.
Plusieurs fois, j'essaie de poser mes questions directement à Elise, mais elle détourne le regard et ne me répond pas. Dans ma tête, la petite voix s'amuse bien de me voir complètement perdue. Je tente de me raccrocher à ce que je sais faire, et propose à Elise de la voir toute seule, pendant que sa mère patientera en salle d'attente. Echec cuisant, elle refuse tout net et se met à pleurer. Nous continuons donc la consultation à trois, et je sens que l'angoisse au creux de mon ventre est en train de céder la place à un agacement certain. La journée a été longue, elle va l'être encore plus, et le spectacle qui se déroule sous mes yeux m'insupporte : la petite fille grimpe sur sa mère, la dévore du regard, la couvre de baisers, puis soudainement serre fort son écharpe au tour de son cou ou la mord, ignorant les quelques faibles "non Elise, je t'ai dit non, tu me fais mal" de sa mère. Finalement, la voilà qui exige que sa mère me demande une feuille pour qu'elle puisse dessiner, comme si je ne pouvais pas l'entendre. Je décide que là, c'est un peu trop, alors j'enlève un peu de miel de ma voix pour lui dire calmement mais fermement que si elle veut une feuille blanche, il lui suffit de me la demander elle-même. Elise grimace, ronchonne, essaie de faire céder sa mère, et moi je persiste avec mes "ça ne sert à rien de t'en prendre à maman, c'est moi qui distribue les feuilles et je serai ravie de t'en donner une si tu me le demandes". Autant dire que là, en matière d'installation de la relation thérapeutique, on est environ au niveau moins 12. Elise finit quand même par me demander sa feuille. Elle dessine, écrit son prénom puis lance : "Regarde Maman, j'ai écrit ton prénom !". En fait de prénom, elle a écrit "Maman", et ça aussi, ça m'insupporte. Ca m'insupporte presque autant que le silence de sa mère qui ne dira jamais que non, "maman" ce n'est pas son prénom. Elle n'est plus que ça, "maman".
 
Après 40 minutes d'entretien qui me paraissent désespérément longues, nous convenons d'un nouveau rendez-vous. Je confirme oralement la date et l'heure, les note sur une petite carte et m'accroupis devant Elise. Je lui tends le carton de rendez-vous, et je dis doucement : "Tiens, c'est TON rendez-vous. La prochaine fois, on discutera juste toutes les deux et ta maman attendra en salle d'attente". Elle détourne la tête et fixe sa mère, qui (Dieu merci) ne bouge pas. Claude, la secrétaire, est visiblement très amusée par l'image de l'interne accroupie devant une enfant de 5 ans dont elle essaie désespérément d'obtenir un peu d'attention. Trois bonnes minutes s'écoulent, et Elise finit par accepter de prendre le petit carton.
 
 
Dix jours plus tard, je retrouve celle qui n'est déjà plus la plus jeune de mes petites patientes en salle d'attente. J'ai un peu peur d'une nouvelle crise, pourtant lorsque je m'approche Elise se lève et vient seule vers moi. Elle se retourne tout juste le temps de lancer "A tout à l'heure, Maman", et glisse sa petite main dans la mienne. Je suis surprise, mais ce n'est qu'un début. Alors que nous avançons main dans la main vers le bureau, Elise me demande : "Dis Lilpap' (oui oui, elle m'appelle par mon prénom), Maman va attendre parce que c'est mon rendez-vous, c'est ça ? Et moi je peux te dire tout ce que je veux ?". Je réponds deux fois que oui.
Elise s'assoit sagement sur sa chaise, et entreprend de me montrer ce que contient le petit sac qu'elle a apporté. Je m'aperçois en souriant que je découvre seulement à quel point elle est mignonne : de longs cheveux châtains, de grands yeux mi-verts mi-noisettes, un visage poupin et deux petites fossettes au creux des joues quand elle sourit. Je découvre qu'elle est adorable, et cela me pose question : l'ai-je vraiment regardée, à notre premier rendez-vous ? M'a-t-elle laisse la regarder vraiment ?
Je cherche des réponses, et Elise discute. Je l'écoute attentivement. Elle me montre un trousseau de clés, et je demande ce qu'elles ouvrent :
"- C'est les clés de ma boîte aux lettres !
- Ah bon, mais tu as une boîte aux lettres à toi ?
- Oui, mais c'est une fausse hein.
- D'accord. Fais attention à ne pas les perdre quand même...
- Ah ben oui, si je les perds on est marron-chocolat !".
Je suis prise d'un fou-rire, et à défaut d'être marron-chocolat, je fonds tellement devant cette petite que j'en suis toute caramel. Elise rit avec moi, et finit par me lancer "Je suis une petite coquine, hein ?".
Pendant la consultation, nous dessinons toutes les deux, et si elle accepte le dessin que je lui offre, Elise refuse tout de même de me laisser le sien, qu'elle a fait "pour maman". Au moment de fixer le prochain rendez-vous, elle me tend spontanément sa petite main pour que je lui remette le carton. Et puis elle passe la porte du secrétariat avec sa maman, fait quelques pas, et revient en courant vers moi : "J'ai oublié le bisou !". Le cadre thérapeutique, la distance professionnelle, tout ça, clairement, elle s'en fiche. Et moi je me dis que zut, on verra bien.
 
Il y a d'autres rendez-vous. Après quatre ou cinq consultations, Elise a vraiment investi nos rencontres comme étant "son temps de parole à elle". Elle parle beaucoup de ses parents, avec des mots qui font mal au cœur, au sien et au mien : "De toute façon, des parents qui ne s'aiment plus et qui ne vivent plus ensemble, c'est même pas des vrais parents !". Ca semble anodin, pourtant avec ses mots de toute petite fille, elle finit par me dire son angoisse qu'un jour, ses parents ne l'aiment plus. Après tout, comme elle me l'explique, "un jour ils ont bien arrêté de s'aimer, tous les deux, l'amour ça ne dure pas pour toujours". Au troisième rendez-vous, elle me confie son dessin d'elle-même. Au quatrième rendez-vous, quand je propose au bout de vingt minutes de faire venir sa maman pour faire le point, Elise me répond : "Non, je ne veux pas. Je l'aime bien Maman, mais je préfère quand on est juste toutes les deux, toi et moi. C'est mon rendez-vous".
De rendez-vous en rendez-vous, les symptômes régressent : quasiment plus de pipi au lit, des cauchemars devenus rares, et plus du tout de larmes le matin en arrivant à l'école. De mon côté, Elise est devenue ma "consultation bonbon", celle qui me fait sourire d'avance le matin devant mon agenda, et qui m'attendrit encore le soir quand je rentre chez moi. De tous mes petits patients, elle est la seule qui m'ait jamais planté un bisou sur la joue pour me dire au revoir. Je ne l'en empêche pas.
 
Je suis ravie de savoir que ses symptômes disparaissent peu à peu, et sa mère l'est encore plus, mais je me demande bien ce que j'ai pu faire de si efficace, entre deux dessins et trois plaisanteries. J'écris que sa mère est ravie, mais ce n'est pas tout à fait vrai. Pendant quelques semaines, je crois qu'elle m'a détestée. Elle était soulagée de voir les troubles de son bébé s'effacer, mais nettement moins de s'apercevoir que son bébé n'en était plus vraiment un, l'abandonnait sans problème en salle d'attente et ne partait jamais s'en m'avoir fait un bisou. Elle a eu besoin d'un peu de temps, pour s'habituer, cette maman qui aime sa fille bien plus qu'elle ne s'aime elle-même.
Si j'ai vraiment aidé Elise, c'est sans doute simplement en étant là pour permettre ce que l'on appele pompeusement "la triangulation de la relation". Je n'ai rien fait d'autre que de l'écouter et de rire avec elle, et c'était sans doute suffisant. L'écouter, rire avec elle et lui dire que c'était SON rendez-vous. Je crois que semaine après semaine, elle a découvert qu'elle pouvait passer du temps sans sa maman, du bon temps dont elle profitait, du bon temps qu'elle pouvait garder pour elle seule. Je crois qu'elle a pris conscience qu'elle existait par elle-même, et pas seulement au sein de leur infernal duo mère-fille.
 
Lorsque j'annonce à Elise et à sa mère que je vais bientôt quitter le service et qu'il nous faut réfléchir à la nécessité ou non de poursuivre la prise en charge, j'ai le cœur gros. C'est peut-être mal mais c'est comme ça, dans ma ribambelle de petits patients, j'ai des chouchous. Et bon sang, Elise figure clairement dans ce groupe là, alors j'ai un peu envie de pleurer, en voyant l'eau qui menace de déborder de ses yeux clairs. Je me mords encore les joues, pour ne pas pleurer cette fois. Elise secoue la tête dans un grand "non" puis m'adresse son plus joli sourire : "Mais si tu ne travailles plus ici, peut-être que la prochaine fois, tu pourras venir dans ma maison ?". Moi, je suis marron-chocolat-caramel.

vendredi 19 août 2016

Boomerang, retour de flamme et double effet kiss cool

Elle s'appelle Tania. Elle a treize ans, et elle m'énerve. Mais alors elle m'énerve à un point... Elle est hospitalisée sous un motif fourre-tout dans lequel on met bien ce qu'on veut : "troubles du comportement". Tania est en 5ème, et ses résultats scolaires sont en chute libre. D'ailleurs depuis deux semaines, elle ne met plus les pieds au collège, et pour cause : elle en a été temporairement exclue. Pour être tout à fait exacte, c'est le troisième collège dont elle se fait exclure cette année, et nous ne sommes qu'en décembre. En famille aussi, les choses se détériorent : Tania insultent ses petites sœurs comme ses parents, peut se montrer violente physiquement et résiste à toute forme d'autorité. A plusieurs reprises, elle a fugué au milieu de la nuit avec des amis, dormant dans des squats ou dans des bâtiments abandonnés.
Voilà comment elle a atterri devant moi, assise à côté d'une mère qu'elle ne regarde que pour la fusiller du regard, me toisant du haut de sont brillant pedigree. Elle n'a rien à faire là, et elle entend bien me le faire comprendre. Sa mère, elle, me dit en pleurant qu'elle est à bout de forces, que sa fille n'écoute personne et qu'elle est vraiment très inquiète. "Mêmes les gendarmes qui l'ont ramenée après sa dernière fugue, elle ne les écoute pas, vous vous rendez compte ?!". Oui oui, je me rends bien compte. Je me rends bien compte que la demoiselle n'entend ni ses parents, ni son proviseur, ni l'éducatrice spécialisée que sa mère a consultée, ni sa tante qui travaille pour l'Aide Sociale à l'Enfance, ni les gendarmes, et que c'est un peu naïf de croire qu'elle va m'écouter moi, avec mon miel dans la voix, ma tête pleine de boucles et mes grands yeux innocents. En résumé, je me rends bien compte que ça part mal...
A ma demande, la mère de Tania regagne la salle d'attente pour me permettre d'entendre sa fille seule. Tania reconnaît sans mal les fugues, les problèmes scolaires, les relations familiales compliquées. Elle me rit au nez, emmitouflée dans son air de défi insupportable, quand je pose la question de consommations toxiques et que je demande si elle a un petit ami. Elle se paye ouvertement ma tête, mais ne répond pas. J'essaie de creuser, d'attraper un bout de fil qui m'aiderait à dérouler la pelote de nœuds dans laquelle elle est en train de s'enfermer. J'essaie vraiment, convaincue qu'une jeune fille qui n'a aucun antécédent psychiatrique et a toujours été brillante, agréable et joyeuse ne se met dans un pétrin pareil sans raison. Je relance, je questionne, je tente d'attraper son regard, j'aménage des silences pour qu'elle puisse se confier, et rien. Je n'obtiens rien, sinon un regard froid et détaché et des bribes de phrases lâchées sur un ton volontairement provocant. 
Je n'obtiens rien, et je commence à avoir mal aux bras à force de ramer, alors je décide de reprendre depuis le début, et de lui raconter sa propre histoire avec mes mots à moi. Ils ne lui plaisent pas, les mots que je choisis, et elle crie presque lorsqu'elle me dit que non, ses agissements récents ne constituent pas des mises en danger. Elle a treize ans et non, vraiment, elle ne voit aucun danger à fuguer pour passer la nuit dans la rue seule avec deux garçons alcoolisés et quasiment majeurs. Elle y croit vraiment, je le vois bien, alors j'essaie de lui expliquer ce qui aurait pu et pourrait encore lui arriver, et je choisis mes mots pour ne pas trop la brusquer. Je souligne qu'elle ne m'a pas dit si oui ou non, elle boit ou fume des herbes de Provence, mais que ça aussi, ce sont des mises en danger. Et puis sans trop savoir pourquoi, je rajoute "comme les scarifications, d'ailleurs". Jackpot. "Comment vous savez ça ?". Elle est fâchée, elle bout de rage, et moi je me dis que parfois ça peut aider, les mots qui sortent tout seuls sans que je les ais réfléchis avant. Je déroule la pelote, et je découvre qu'en plus des mises en danger répétées et des scarifications, Tania trimballe un syndrome dépressif patent et des idées suicidaires tenaces. J'explique qu'au vu de la situation, nous allons lui proposer une hospitalisation. Elle conteste, je maintiens, elle se ferme et décide de ne plus m'adresser un mot.
Je demande à l'infirmière qui m'accompagne de faire revenir la mère de Tania, à laquelle je répète que nous proposons une hospitalisation. Elle accepte immédiatement, malgré les cris, malgré les larmes, malgré les menaces de sa fille "qui ne lui pardonnera jamais". Cela fait déjà une bonne heure que je rame fort fort avec mes petits bras et vraiment, Tania m'énerve, alors je craque et laisse échapper un "oui ben pour le pardon on verra plus tard, pour le moment c'est comme ça". Et instantanément, je culpabilise et je m'insulte intérieurement. Aux cris de Tania et aux larmes de sa mère s'ajoute donc la petite voix qui prend tant de plaisir à me faire mal, une petite voix qui me dit et me répète que ce n'est pas étonnant, que je n'arrive à rien avec cette gamine, avec mes compétences inexistantes et mon manque flagrant de professionnalisme.
Je ne le sais pas encore mais Tania, c'est le double effet kiss cool.
 
 
Elle s'appelle Alexandra, elle aura bientôt quinze ans. Elle est hospitalisée, encore, pour "troubles du comportement". Dès la fin de notre premier entretien, je me suis entendue dire "punaise, c'est la même que Tania". La même, trois mois après que Tania a quitté le service. Les mêmes paupières charbonneuses, les mêmes lèvres rouges sang, la même froideur et le même détachement dans le regard, le même air de défi, les mêmes provocations. Son parcours aussi, est sensiblement identique à celui de Tania. Alexandra non plus, n'avait jamais posé le moindre problème à ses parents jusqu'à récemment. Elle aussi, fugue au milieu de la nuit. Elle part en stop pour rejoindre son petit ami, ou le fait entrer en cachette dans le domicile familial pour passer la nuit avec lui. Sa mère est dépassée, rongée par l'inquiétude, et m'explique ce qu'elle a trouvé dans la chambre de sa fille lorsqu'elle a mis son amoureux dehors au petit matin. A l'évidence, Alexandra a délaissé la grenadine pour des boissons moins innocentes et fume autre chose que du rhododendron. Elle s'enferme dans le même silence entêté que Tania, aussi, malgré toutes les portes que je m'efforce d'ouvrir, malgré tous les petits cailloux que je sème. Elle aussi, elle s'enferme avec ses mises en danger, ses scarifications, son syndrome dépressif et ses idées suicidaires, dans une solitude qui, si elle est choisie, n'en reste pas moins terriblement douloureuse.
Alexandra n'est hospitalisée que depuis trois jours, et sa présence complique bien des choses. Tous les garçons du service lui tournent autour et elle en joue, créant des tensions qui me font craindre une catastrophe imminente. Elle manipule les filles, provoque les soignants, et persiste à ne rien livrer d'elle-même. Tout est faux, tout est calculé. Voilà le constat que nous dressons au moment des transmissions, vers quatorze heures. Pendant les transmissions, les enfants sont en "temps en chambre". Seulement voilà, notre réunion se termine, et Alexandra a disparu. Alexandra, et l'un des ados hospitalisés. Alexandre et Alexandra, c'est charmant. Comment ont-ils pu sortir du service ? Aucun soignant n'a égaré ses clés, toutes les portes sont bien fermées, les fenêtres ne s'ouvrent pas sur plus de 3 cm, et ils n'ont même pas leur chaussures. Le service est sans dessus dessous. Bon, plan B. Pas de chef sous le coude, alors on attend mes directives. J'envoie la cadre du service faire le signalement de fugue au commissariat, charge une infirmière de prévenir la Direction de l'hôpital, une autre de remplir les deux dossiers médicaux, deux infirmiers et l'éducatrice d'aller explorer les alentours en voiture, et j'appelle les parents des deux ados. On a vu plus facile et plus sympathique, comme exercice, que d'appeler les parents de deux ados pour leur dire "Coucou ! Vous nous avez confié votre enfant mais alors, tenez vous bien, vous allez rire, il a mystérieusement disparu de notre service fermé à clé dans lequel mon chef vous a pourtant assuré qu'il serait en sécurité. Bisous". Evidemment, l'exercice devient encore plus agréable quand les deux ados en question présentent un potentiel suicidaire non négligeable. J'en prends plein la figure, je me fais copieusement insulter, et je trouve ça parfaitement normal.
Une infirmière vient finalement me chercher : Eléonore, une autre patiente, a expliqué qu'Alexandra avait réussi à démonter le système qui bloque l'ouverture des fenêtres. Elle raconte qu'Alexandra lui a demandé de refermer derrière elle, ce qu'elle a fait. Bon, on règlera ça plus tard. Pour l'heure, Alexandre, le deuxième ado disparu, vient de réapparaître. Il sonne à l'entrée du service, la mine contrite, trempé jusqu'aux os, en chaussettes. Il explique avoir suivi Alexandra pour la protéger, mais ne l'a pas retrouvée.
Finalement, Alexandra réapparaît à son tour, deux heures plus tard. Elle aussi, en chaussettes. Elle est ramenée par le père de son petit ami, Kévin, qui a été contacté par la gendarmerie et a filé récupérer son fils et la petite fugueuse chez celle qui est censée être la petite amie actuelle du fils. En entretien, Alexandra m'explique qu'elle est à nouveau en couple avec Kévin. Moi, j'en étais restée à "il m'a larguée comme une merde il y a quinze jours". Elle me raconte qu'il a changé d'avis et qu'elle l'a accompagné chez sa nouvelle ex petite amie, nouvelle ex à laquelle il a annoncé qu'il rompait avant d'embrasser Alexandra à pleine bouche. C'est à ce moment là que le père de Kévin est arrivé, appelé non seulement par les gendarmes mais aussi par la mère de la nouvelle ex. Alexandra me dit aussi qu'elle était partie pour se jeter d'un pont, avant de changer d'avis et d'aller rejoindre Kévin. Mais non, vraiment, là de suite, elle n'a plus la moindre idée suicidaire. Ahah, tellement drôle (non). Je parviens enfin à joindre mon chef de service, qui me rejoint et décide d'une mise en isolement qui devrait permettre de protéger Alexandra d'elle-même. Soit. Il est presque 19h.
Le lendemain matin, à 8h30, on m'informe que la nuit s'est bien passée pour Alexandra. Je décide de lever la mesure d'isolement. Au moment de défaire son lit, une infirmière constate que le drap d'Alexandra a été déchiré. Trois minutes plus tard, elle retrouve un nœud coulant caché sous le matelas. Non, vraiment, elle n'avait plus aucune idée suicidaire.
Je ne le sais pas encore mais Alexandra, c'est le retour de flamme.
 
 
Elle s'appelle Amélie, elle a treize ans. Elle est hospitalisée en raison d'un syndrome dépressif qui gagne rapidement du terrain et d'idées suicidaires massives. Sa mère me raconte qu'Amélie est une jeune fille adorable, qui ne lui a jamais posé le moindre problème alors qu'elle l'élève seule et compose avec de lourds problèmes de santé. Pourtant voilà, celle qui fut une jeune fille joyeuse, très sociable et très entourée, élève brillante, est désormais triste à en mourir, s'isole et lutte difficilement contre des idées suicidaires qu'elle ne reconnaît qu'à demi mots. Sa mère en est convaincue, c'est lié à son petit ami.
Amélie aussi, elle est convaincue que c'est lié à son petit ami. Enfin, son petit ami, son "ex, plutôt". Comme ça, sans raison, alors que tout allait bien entre eux, il a mis fin à leur relation il y a un mois. Un après-midi, il a débarqué chez elle avec son ex, Alexandra, et a annoncé à Amélie qu'il la quittait pour se remettre avec son ancien amour. Et puis il l'a embrassée, son Alexandra, à pleine bouche, sous les yeux d'une petite Amélie qui a senti qu'elle perdait pied.
Je ne le sais pas encore mais Amélie, c'est le retour du boomerang que tu reçois en pleine tête.
 
 
Tania, Alexandra, Amélie. Trois histoires qui s'enchaînent sans avoir l'air de se croiser. Trois jeunes filles qui soudainement, se mettent en danger et se font du mal. Elles ont bien des choses en commun, dont une qui m'avait échappée : Kévin.
Kévin a quinze ans maintenant, mais il en avait douze lorsqu'il a été hospitalisé dans notre service. Je ne le connais pas, mais l'équipe infirmière et le chef de service se souviennent très bien de lui. S'il a tant marqué les esprits, c'est parce que son histoire touche à l'un des plus grands tabous de notre société.
Kévin a été hospitalisé après avoir imposé des attouchements sexuels à sa petite sœur, alors âgée de six ans. Un soir, le père de Kévin a entendu du bruit dans la chambre des deux enfants. En entrant, il a trouvé son fils nu, allongé sur sa petite sœur, nue elle aussi, qui se débattait. Il a vu rouge, et a cogné sur son fils à coups de poing et de pied jusqu'à ce que sa rage retombe un peu. Et puis voilà, les parents ont consulté parce que leur fils est forcément un monstre de perversion, et Kévin et sa tête que papa a toute cassée ont été hospitalisés.
Fait étrange, l'équipe infirmière ne se souvient pas comment s'est terminée cette hospitalisation. Célia, l'éducatrice, si. Elle m'explique qu'un jour, le père de Kévin s'est présenté pour faire sortir son fils du service. Le chef était ailleurs dans l'hôpital, occupé par l'inauguration d'un nouveau bâtiment. Célia l'a appelé, lui a expliqué la situation. Pour x ou y raison, le chef ne s'est pas déplacé et a dit de laisser partir Kévin, que cela équivalait à une sortie contre avis médical. Kévin a-t-il été suivi ensuite ? Personne n'en sait rien. Qu'est devenue sa petite sœur ? On ne sait pas non plus. Est-ce que la famille avait fait l'objet d'un RIP ou d'un signalement ? Aucune idée.
 
Et me voilà, moi, avec trois ados toutes cassées parce qu'elles sont tombées amoureuses d'un même garçon tout cassé, ma voix qui perd clairement de son miel, ma tête pleine de boucles emmêlées, mes grands yeux plus si innocents et un tas de questions sans réponse.
Il m'a fallu quelques jours et le silence de mon chef pour me décider à aller chercher des réponses par moi-même. J'ai demandé à Claude, la secrétaire, si elle pouvait me sortir le dossier médical de Kévin des archives : "Ah tiens ça tombe bien, regarde, il est juste là, le chef m'a demandé la même chose hier !". Lui aussi, il a cherché des réponses.
Kévin a-t-il été suivi après sa sortie d'hospitalisation ? Non.
Qu'est devenue la petite sœur ? Elle n'a bénéficié d'aucun suivi psychologique à notre connaissance.
La famille a-t-elle fait l'objet d'un RIP ou d'un signalement ? Non.
 
On en est à cinq vies salement abîmées, à cinq enfants tout cassés parce que des adultes n'ont pas fait leur boulot. Personne ne s'est dit que si Kévin, à douze ans, faisait subir ce que la loi appelle des viols à sa petite sœur de six ans, c'est peut-être que lui même avait été victime du même genre de choses, et non pas parce que cet enfant était un monstre de perversion. Personne n'a jugé utile de signaler ces faits aux services sociaux, ni ça ni la tête toute cassée de Kévin. Personne ne s'est dit que ça n'allait pas le faire, cette sortie d'hospitalisation contre avis médical et sans suivi. Personne n'a suivi Kévin, et personne ne s'est soucié de savoir si sa petite sœur était prise en charge sur le plan psychologique. Personne.
 
Et me voilà, moi, devant ces cinq vies toutes cassées, avec ma voix qui n'a plus du tout de miel, ma tête moins plein de boucles et mes yeux plus du tout innocents. Personne n'a rien fait. Et tout ces "personne" qui n'ont rien fait, maintenant ils se demandent ce qui a bien pu se passer, pour qu'ils ne fassent rien. Ils se le demandent à eux-mêmes et aux autres, sans trouver de réponse. Ils disent "on a salement merdé", dans un grand "on" qui englobe on ne sait qui mais qui leur évite de se retrouver seuls face à une réalité dérangeante.
 
On en est à cinq enfants tout cassés, et au détour d'une consultation de suivi, Tania me souffle que d'autres seront bientôt là, dans mon bureau.
 
 
 

jeudi 18 août 2016

Bas les masques

Il y a Bénédicte. Elle a une cinquantaine d'années, et travaille depuis quasiment dix ans dans le service. Elle est infirmière, drôle et avenante. Son look est un peu excentrique, et chaque matin c'est la découverte : cuissardes de cuir, bottes rouges vernies, grand nœud fuschia dans les cheveux, sac à main vert pomme, tout y passe. Elle est l'une des figures maternantes les plus investies par les petits (et moins petits) patients hospitalisés. Elle rigole les trois-quarts de la journée, chante, imite les soignants dans leurs tics, danse sans raison. Elle écoute, beaucoup, et dit tout ce qu'elle pense, sans détour, mais avec une voix pleine de miel. Dès qu'une situation tourne autour d'une histoire d'abus, physiques ou sexuels, c'est souvent elle qu'on appelle à la rescousse.
Bénédicte a grandi auprès d'un père violent et incestuel, sinon incestueux.
 
Il y a François. Quarante ans tout juste, moins de cheveux que d'années au compteur. Infirmier lui aussi, il est souvent dur, dans ses propos et dans son raisonnement. Il fait pourtant preuve d'une bienveillance rare et est très accessible à la discussion. Souvent, c'est lui qui initie ces moments où, tous à égalité, les soignants échangent leur point de vue sur une prise en charge. Les patients, surtout les filles, disent souvent qu'ils ne l'aiment pas, et pour cause : avec lui, on ne transige pas. On fait ce qu'on dit, et on dit ce qu'on fait. C'est droit, c'est carré. Je reconnais volontiers m'en être étonnée, mais François parvient très bien à "accrocher" certains jeunes. Il devient alors le confident et l'intervenant privilégié par certains, souvent des ados en manque de repères qui envoient valser le monde entier. Le monde entier, sauf lui.
Gamin chahuté par une vie de famille chaotique, un père tantôt absent, tantôt alcoolique et violent, cancre parmi les cancres, révoltés parmi les révoltés, François raconte avoir été "sauvé" par l'armée. De ses années militaires, il a gardé un grand sens de la rigueur, mais aussi le goût de l'effort et du travail bien fait, une générosité immense, et la capacité à devenir un repère pour d'autres.
 
Il y a Jeannine, orthophoniste. Toujours gaie et enjouée, elle dépose des sourires partout où elle passe.  Ses patients l'adorent, et elle le leur rend bien. A bien y réfléchir, tout le monde l'adore. Elle est de toutes les fêtes, de toutes les soirées. Ni compagnon ni enfants, elle est libre, forte et indépendante. Elle est têtue, aussi, et lutte avec acharnement dans le milieu syndical.
 
Il y a Claude, l'une des deux secrétaires. Elle a trois grands enfants dont elle s'est occupée à merveille, sourit à tout va, a toujours un mot ou une attention gentille pour chacun. Elle est prévenante et chaleureuse, c'est un peu la mère de tous les soignants, dans la famille de l'hôpital. Elle a connu des galères. Elle ajoute "comme tout le monde", avec un petit sourire qui laisse croire que non, peut-être pas comme tout le monde quand même.
 
Il y a Myriam, l'autre secrétaire. Une trentaine d'années, jolie comme un cœur, maman épanouie de deux adorables petites filles. Quand elle parle de ses enfants, je me dis que Myriam, c'est un peu une maman de publicité, une qui donne de la tendresse, de l'amour, des jeux et des rires à l'infini, une qui se coltine dans un sourire sincère et inépuisable l'activité collage et le gâteau du mercredi après-midi. Forcément, une maman pareille, quand elle tombe sur des gamins comme ceux avec lesquels on travaille tous les jours, elle est en colère. Elle est en colère, et elle le dit à qui veut l'entendre, la voix tremblante, qu'elle ne comprend pas comment on peut faire des choses pareilles à des enfants. Quand elle s'énerve comme ça, l'eau monte dans ses yeux clairs et ça déborde de tristesse et d'incompréhension emmagasinées pour d'autres enfants que les siens.
 
Il y a Célia, l'éducatrice spécialisée. Au milieu de la trentaine, deux fois maman de tout petits bouts, grande gueule. Elle travaille dans le service d'hospitalisation, et anime des ateliers thérapeutiques à médiation artistique. Elle a un avis sur tout, et entend bien le donner. Un avis argumenté, dans les règles de l'art, toujours. Son aide nous est précieuse pour toutes les problématiques sociales, évidemment, et pour tellement plus que ça. Célia, c'est celle qui a toujours en tête un nouveau projet pour les enfants, une nouvelle idée pour le service. Elle déborde d'énergie. Elle sait écouter longuement, et elle sait aussi se faire entendre, que ce soit par les patients, par les soignants ou par les intervenants extérieurs.
Quand elle avait une dizaine d'années, Célia a croisé la route d'un pervers sexuel en rentrant de l'école. Elle dit "je m'en suis bien sortie" avec un petit sourire, et elle chasse vite vite de ses yeux l'image de la petite fille qu'elle n'a plus jamais été tout à fait.
 
Il y a Marie et Alexandra. Elles ont une quarantaine d'années, sont mamans elles aussi. Plus encore que les autres, ces deux infirmières-là sont de sacrées rigolotes. Elles égrènent leurs blagues, leurs piques et leurs farces sous des airs longtemps sérieux, avec ton pince sans rire travaillé, avant d'exploser en rires sonores et contagieux. Elles scannent le monde qui les entoure, enfants et adultes, soignants et soignés, à la recherche du petit truc qu'elles sauront rendre drôle. Avec les ados, c'est un festival, et cela vire souvent au concours de répartie.
Marie et Alexandra ont chacune perdu un frère. Celui de Marie est décédé dans un accident de la route quand elle avait quatorze ans. Alexandra, elle, avait une toute petite vingtaine d'années quand son frère s'est suicidé. Aujourd'hui encore, quand elles en parlent, leurs yeux s'embuent.
 
Il y a Marlène. La petite trentaine, elle est psychologue. Elle affiche souvent une attitude qui se veut distante sans parvenir à l'être vraiment, et camoufle ses émotions comme personne. Elle travaille beaucoup avec des enfants psychotiques, mais c'est aussi celle à qui je confie dès que possible mes petites ados en mal de vivre. Elle parle très peu tant qu'elle ne s'est pas fait une idée sur la personne qui se tient en face d'elle, cachant sa timidité et sa réserve sous une apparente froideur. Dès que sa carapace cède un peu, elle révèle des trésors d'intelligence, de réflexion, de gentillesse et d'écoute.
 
Il y a moi, toute jeune interne. On s'émerveille de mon investissement démesuré dans mon travail, on me le reproche parfois, aussi, juste pour la forme. Je suis toujours volontaire, pour tout. Je ne cache pas le plaisir que j'ai à dialoguer avec tous mes collègues, sans distinction, qu'ils soient infirmiers, psychologues, orthophonistes, pédopsychiatres, femmes de ménage, psychomotriciens, secrétaires ou internes. Je suis celle pour qui les infirmiers ont inventé un slogan, placardé quelques heures sur la porte de mon bureau : "Suicide, abus sexuels, scarifications : appelez Lilpapillon". On en rit, de cette réalité étrange qui fait que j'ai tendance à "accrocher" les gamins carencés, abusés et désespérés, ça permet de mettre un peu de distance avec l'horreur.
Moi, j'ai entamé ma psychothérapie il y a plus de cinq ans. J'ai vécu l'inceste étant enfant, les viols avant même l'adolescence, la perversion parentale et dans mon couple, la maltraitance physique et psychologique qualifiées de graves par le système judiciaire. J'ai fait quatre tentatives de suicides, ai été hospitalisée à deux reprises en psychiatrie.
 
Il y a mon chef de service, un grand et large bonhomme qui avance tranquillement vers la soixantaine. Sous sa tignasse grise, de petits yeux rieurs cachés derrière des lunettes qui tâchent de lui donner un air un tant soit peu sévère. Trente-huit ans de boutique, des responsabilités à ne plus savoir où les mettre et une volonté de fer de travailler correctement, d'obtenir et d'utiliser toutes les ressources possibles pour sauver des gamins tout cassés par la vie. Il est calmé, posé. Il écoute, il réfléchit, puis il répond. Il est sage, aussi, souvent. Il est le grand sphinx.
 
Nous sommes tous différents, tous complémentaires et, j'aime le penser, tous utiles à la même cause.
 
J'ai longtemps perçu les psy comme des êtres hors du monde. Au travers de mon regard naïf, ils devenaient des êtres délestés des considérations bassement matérielles du quotidien (les courses, le ménage, les bouchons...), des personnes "qui ont tout juste". Je me disais que forcément, du haut de toute leur psychologie, ils ne pouvaient que faire les bons choix, se comprendre et comprendre ceux qui les entourent dans le détail, avoir toujours les bonnes réponses.
Je suppose que cette vision idéalisée des psys, nombreux sont ceux qui la nourrissent. Cela doit d'ailleurs exister aussi pour les médecins et soignants, toutes spécialités confondues.
 
Et puis j'ai grandi, j'ai avancé et j'ai vu...
 
J'ai vu Bénédicte fondre en larmes un matin, parce qu'elle venait de perdre une de ses meilleures amies. Je l'ai vu, confrontée à un grand chaos familial, s'épancher auprès de ses collègues et dire "là, aujourd'hui, je ne peux pas". Je l'aie vue trépigner sur sa chaise au cours d'entretiens difficiles, je l'ai écoutée me raconter son histoire.
 
J'ai vu François pleurer d'une rage à peine contenue après avoir fait bonne figure devant des parents maltraitants, qui mettaient toute leur énergie à détruire leur fils de quinze ans : reproches incessants et injustifiés, humiliations répétées, violence verbale et physique... Je l'ai vu rester professionnel puis s'effondrer en hurlant que ces gens-là ne méritaient pas d'avoir un fils aussi exceptionnel.
 
J'ai vu Jeannine ne plus sourire du tout, alors qu'elle réalisait qu'elle n'aurait pas d'enfant. Je l'ai vue continuer son travail avec des petits, puis déposer parfois un soupir ou une larme en pensant à ceux qu'elle n'aura pas.
 
J'ai vu Claude pleurer le décès de son beau-père, s'inquiéter pour ses grands enfants, pleurer encore à l'annonce du mariage de Myriam. Je l'ai vue laisser de côté ses galères quotidiennes le temps d'être là pour les enfants et les parents dont on s'occupe.
 
J'ai vu Myriam pleurer pour ses enfants à elle, parce qu'à force d'heures supplémentaires elle a moins de temps à leur consacrer. Je l'ai vue partir une heure, pour emmener une de ses filles chez le médecin, et revenir reprendre son poste avec le sourire et la disponibilité qui lui sont propres.
 
J'ai vu Célia se prendre la tête avec son banquier pour le prêt de sa maison. Je l'ai vue rongée d'inquiétude pour son bébé malade. Je l'ai vue anémiée, prise de vertiges, et finalement arrêtée pour des raisons de santé.
 
J'ai vu Marie arrêter de fumer, puis reprendre parce que sa mère était hospitalisée. Je l'ai vue quitter le service le plus tôt possible pour la rejoindre, de l'autre côté de l'hôpital, et écouter les médecins porteurs de mauvaises nouvelles.
 
J'ai vu Alexandra réduire son temps de travail pour être avec ses enfants et son mari, pour continuer à construire sa vie de famille sur du solide. Je l'ai vu s'inquiéter pour son frère qui traversait une mauvaise passe, et essayer de rassurer leur mère.
 
J'ai vu Marlène refuser de s'arrêter le temps de se soigner, pour ne pas interrompre le suivi de ses patients, et je l'ai vue s'écrouler après quinze jours de mauvaise grippe. Je l'ai vue partir à la hâte jeter quelques affaires au hasard dans un sac pour rejoindre son amoureux le temps d'un week-end. Je l'ai vue pleurer en me disant qu'il l'avait quittée, et faire de son mieux pour cacher ses yeux rougis par les larmes des jours durant.
 
J'ai vu mon chef de service taper de rage sur une table, les larmes au bord des yeux, et hurler d'une voix tremblante et anormalement aiguë qu'il ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps dans des conditions pareilles. Je l'ai vu se réjouir à l'avance des fêtes de fin d'année qu'il allait passer en famille, je l'ai écouté me raconter ses problèmes de santé, j'ai vu la fierté avec laquelle il parle de ses enfants, la tendresse qui déborde quand il évoque son épouse.
 
Je me suis vue moi, rentrer chez moi après des journées de douze ou treize heures et passer au moins une heure et demi chaque soir au téléphone avec ma meilleure amie. Je me suis vue la soutenir, encore, dans son combat, et lui raconter le mien. Je me suis vue quitter le service en courant pour allez chez ma psy, je me suis vue pleurer de fatigue au secrétariat entre deux consultations. Je me suis vue composer avec les réminiscences liées à mon syndrome de stress post-traumatique, au détour d'un mot, d'une phrase, d'une histoire.
 
Nous sommes tous différents, tous complémentaires et, j'aime le penser, tous utiles à la même cause.
 
Nous sommes, aussi, tous abîmés et tous en difficultés face à certaines choses de la vie.
 
Nous sommes tous humains, simplement.

J'ai longtemps pensé que je traînais trop de casseroles pour être un peu légitime en tant que psychiatre. Je le pense encore, parfois. Cela me rassure, de savoir que ceux avec lesquels je travaille ont tous été au moins un peu cassés, eux dont je ne remets jamais la légitimité en question.
Je dis souvent en riant : "on n'a pas atterri là par hasard". Non, vraiment, je crois qu'on ne choisit pas la psychiatrie par hasard. Nous sommes tous abîmés, de façon différente, à des degrés différents. Nous sommes tous abîmés, et nous cherchons tous à réparer. "Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière !".
 
Je ne crois plus que les psychologues, en particulier celles qui m'ont suivie ou me suivent encore, soient des êtres hors du monde. Je sais que mes psys ont aussi leurs failles, leurs boulets à traîner, leur histoire. Je ne veux rien savoir de tout cela. Qui sont-elles en dehors de nos consultations ? Certainement quelqu'un d'autre, mais je ne pas qui, et c'est probablement mieux.
Quand un enfant entre dans mon bureau, je m'oublie un peu, beaucoup, jamais tout à fait. Mes psychologues, tous ceux dont je vous ai parlé, on s'oublie tous. C'est périlleux, de s'oublier juste assez pour laisser la place à l'autre, sans se perdre complètement. Dans ce qu'il reste de nous au moment où l'on s'oublie, il y a ce que nous sommes vraiment et que ceux qui nous font face reconnaissent, ce qui explique pourquoi tels gamins accrochent plus avec untel qu'avec un autre.
 
Un enfant entre dans mon bureau, et je remets mon masque.
 
Un enfant entre dans mon bureau et je m'oublie. Je m'oublie sans me cacher, le temps pour lui de se trouver. Avec un peu de chance, il me trouve aussi un peu en chemin.

Avec un peu de chance, je me trouve aussi un peu en chemin.
 

mercredi 17 août 2016

Maltraitance et signalement

Aujourd'hui, j'ai lu l'appel d'une pédopsychiatre, relayé par la presse, à la mise en place d'une obligation de signalement par les médecins des situations avérées ou suspectées de  violence/maltraitance sur mineur. Et je suis (très) en colère.
 
Petit point sur la situation actuelle... En théorie, le médecin est censé signaler toute situation lui faisant craindre une maltraitance/des violences ou plus globalement un danger pour l'enfant, un risque pour son intégrité physique ou psychologique
. Pour cela, nous avons deux possibilités (je simplifie) :
- le Recueil d'Information Préoccupante, ou RIP, pour les situations non urgentes à la minute
- le signalement au Procureur de la République, pour les situations urgentes
 
Maintenant que les bases sont posées, petit florilège de ce que j'ai vu/entendu/vécu en six mois de stage en pédopsychiatrie. Je tiens à préciser que je travaillais au sein d'une structure importante, qui compte non seulement un service d'hospitalisation complète, mais également deux hôpitaux de jour, un CMPI pour les consultations externes, 3 CMP et 2 autres hôpitaux de jour annexes répartis sur le secteur. Pour toutes ces structures, cinq médecins pédopsychiatres. Oui, c'est (beaucoup trop) peu.
Sur ces cinq médecins, trois ne font aucun RIP/signalement. Aucun. Jamais. Les deux autres médecins signalent peu, du bout des doigts. Les explications qu'ils donnent à cela sont variées.
 
Certains craignent pour leur sécurité ou celle de leurs proches, et c'est un argument qu'il faut entendre, je pense. Ce n'est pas de l'ordre du fantasme. Mon chef de service, par exemple, a déjà été ouvertement menacé par des parents qui lui reprochaient d'avoir rédigé un RIP ou un signalement. Ses enfants aussi, ont été menacés. C'est lourd à porter.
Il y a aussi, des médecins qui estiment que le principe même du signalement va à l'encontre des valeurs qu'ils défendent. Par exemple, cette pédopsychiatre qui m'a dit et répété : "je ne fais jamais de RIP, les enfants ont les parents qu'ils ont et il faut bien qu'ils fassent avec" (sic).
Il y a encore, ceux qui trouvent leurs excuses chez les autres. Ceux là sont ceux qui expliquent posément qu'il n'y aucune raison qu'eux rédigent un RIP/signalement, alors que l'école/le collège/les voisins/les proches/le Pape ont exactement les mêmes données et ne font aucune démarche. Ce sont eux, aussi, qui m'ont renvoyé à la figure que de toute façon, les services sociaux n'ont pas les moyens matériels et humains nécessaires à la gestion de tous les RIP/signalement qu'ils reçoivent .
 
Et puis il y a le doute, le doute qui s'insinue, qui ronge, qui angoisse. "Et si je me trompais ?". Soyons honnêtes, les parents/proches violents/maltraitants/incestueux ne débarquent pas en consultation en revendiquant ce type d'agissements. Parfois, on a la parole de l'enfant. Parfois, mais pas toujours, parce que c'est difficile, de trahir ses propres parents, ses proches, ceux qui disent tenir à vous. Parce que, aussi, quand on est pris dans un environnement toxique et maltraitant, même si on a conscience que les violences subies ne sont pas "normales", on finit rapidement par se dire que bon, peut-être qu'on l'a quand même un peu cherché, non ?
Parfois, il y a des traces objectivables, physiques, et parfois (souvent ?) non. Parfois il y a la parole de témoins, et souvent non. Alors oui, on doute... "Et si je me trompais ?". C'est la bonne vieille image de la personne qui se pose des questions, qui pense qu'un enfant est en danger mais ferme les yeux en se disant "et si je détruisais une famille pour rien ?". Je crois qu'il faut préciser une chose : quand un RIP ou un signalement sont rédigés, ils sont suivis d'une enquête sociale et/ou judiciaire. On n'envoie pas des gens derrière les barreaux comme ça, juste parce qu'ils font l'objet d'un RIP ou d'un signalement (et heureusement).
 
[Une précision utile : tout citoyen peut faire un RIP, notamment en appelant le 119. Toi, voisin, ami, professeur, peu importe, tu PEUX signaler une situation qui te fait craindre pour l'intégrité physique et/ou mentale d'un mineur.]
 
Pardon, revenons au "et si je me trompais ?". A mes yeux, la question est radicalement différente : "Et si j'avais raison ?". Pensez-y deux secondes : et si vous aviez raison, et que vous ne faisiez rien ? On parle d'enfants, d'adolescents...
Je me répète, les parents/proches/adultes violents/maltraitants/incestueux ne revendiquent pas leurs actes, bien au contraire. Vous vous en doutez, ils ont plutôt tendance à édulcorer, à cacher, à mentir... Alors ce signe là, ce truc qui vous pousse à vous demander si cet enfant n'est pas en danger, qu'est-ce qu'il cache ? Peut-être rien... Ou peut-être beaucoup plus. Alors quand les petits signes s'accumulent, c'est peut-être quand même qu'il y a quelque chose à voir...
 
Je ne sais pas comment cela se passe ailleurs, je ne peux parler que de ma propre expérience. Je vous livre ça en vrac.
Un RIP, un signalement, ça prend du temps. Il faut rédiger, faire part des faits observés, rapporter la parole de l'enfant, celle des parents aussi parfois, lister les symptômes... Et puis après, quand les services sociaux s'en mêlent, l'auteur du RIP est souvent à nouveau sollicité, pour donner plus d'éléments, parce qu'on ne peut pas tout écrire. A nouveau, précision utile : un médecin ne peut pas écrire "tel enfant est victime de violences physiques/psychologiques/sexuelles perpétrées par untel". Tout est au conditionnel. Par définition, le médecin qui rédige un RIP ou un signalement ne SAIT rien. Il A VU/ENTENDU/OBSERVE des choses, l'enfant lui a dit qu'untel lui AURAIT fait ceci, etc... C'est tout un exercice de style. Le père qui débarque systématiquement ivre mort et qui empeste l'alcool à chaque consultation, je ne peux pas non plus mentionner ses alcoolisations, parce que je n'ai pas de mesure d'alcoolémie à fournir.
Présenté comme cela, on pourrait penser que c'est quand même bien compliqué, ce qu'on nous demande. Ca l'est, mais pour une bonne raison : on s'efforce d'éviter les accusations mensongères (quand je vous disais qu'on n'envoie pas les gens derrière les barreaux comme ça...).
 
Je vous l'ai raconté, nombreux sont les soignants, chef de service inclus, qui ont essayé de me dissuader de faire un RIP pour Zita. Je me suis battue, fort. Je prendrai le temps de vous raconter la suite de l'histoire de Zita, mais sachez que suite à mon RIP, elle a parlé et a été placée en urgence pour mise à l'abri. Je ne me suis pas battue pour rien.
A ce moment-là, j'ai aussi appris que les infirmiers du service se voyaient menacés de perdre leur poste s'ils faisaient eux-mêmes un signalement/RIP qu'un médecin avait refusé de faire.
A ce moment-là, on m'a aussi renvoyée au manque de moyens des services sociaux. A mon sens, c'était parfaitement illogique de partir du principe que les RIP n'aboutiraient pas faute de moyens. Ce que je vois, moi, c'est que moins on fait de RIP, moins les moyens octroyés aux services sociaux sont conséquents. Il n'en reste pas moins que les services sociaux sont d'ores et déjà dépassés par le "peu" (en comparaison de ce que ça pourrait [devrait ?] être) de RIP/signalements qu'ils reçoivent, qu'on manque cruellement de places en foyers et en familles d'accueil, que les éducateurs sont en sous-effectif et que, souvent, le parcours des enfants placés se révèle lui-même maltraitant.
A ce moment-là, on m'a rappelé que si je me retrouvais avec le père de Zita devant chez moi, prêt à me casser la figure, personne ne serait là pour me protéger.
A ce moment-là, j'ai moi aussi risqué mon poste, ou presque, en tenant tête à mon chef de service du haut de mes quelques mois d'internat et de toute mon indignation.
A ce moment-là, et à d'autres...
 
Alors aujourd'hui, après avoir lu cet appel d'une pédopsychiatre, je suis en colère. Je suis globalement d'accord avec ce qu'elle dit, avec ce qu'elle propose, mais en colère parce qu'on ne parle que de la partie visible de l'iceberg. Si demain une loi OBLIGEAIT les médecins à signaler, comment les enfants concernés seraient-ils pris en charge ensuite ? Si rien ne change, on se heurterait, encore, à un manque de moyens sociaux et sanitaires en aval.
Par ailleurs, pour être tout à fait sincère, je pense que loi ou pas, il y aurait toujours des médecins pour ne pas signaler et dire qu'il n'y avait rien à voir. Après tout, il n'y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir, n'est-ce pas ?
 
Je conclus en revenant à Zita, parce que vous avez déjà lu son histoire sur ce blog. C'est peut-être le moment, en fait, de relire son histoire.
 
Oui, faites ça, allez donc relire son histoire.
 
Et ensuite posez-vous la question : "et si je n'avais rien fait ?".
 

mardi 16 août 2016

Anna

Elle s'appelle Anna. Elle a quinze ans, elle en paraît dix de plus. Je fais sa rencontre la semaine du Nouvel An, et le premier mot qui me vient quand mon regard se pose sur elle c'est "abîmée". Oui, elle est méchamment abîmée, par une pute de vie qui ne lui épargne rien ou presque.
Elle n'est pas connue du service, mais sa sœur Marie, qui a deux ans de plus qu'elle, a longtemps été une habituée. Marie souffre d'une schizophénie (très très) cognée, et ça, pour Anna, c'est insupportable. C'est au moins aussi insupportable que de se retrouver ici, dans le service où sa sœur dont elle ne veut plus entendre parler a si longtemps été soignée. Ma co-interne a fait l'entretien d'entrée d'Anna pendant que je profitais de mon dernier jour de vacances et conclut : "traits de sociopathie". J'ai lu le compte-rendu de cet entretien avant de rencontrer Anna, mais au premier regard nulle trace de sociopathie pour me sauter à la figure. Et puis bon, conclure sur un trouble de personnalité avant dix-huit ans... Bon, je décide de reprendre à zéro.
 
Anna et sa sœur sont placées depuis plusieurs années, suite à des faits de maltraitance avérés. Leur mère s'est rendue coupable de négligences graves, et subvenait au besoin du foyer en prostituant ses filles et en filmant le tout.
Oui, moi aussi, j'ai envie de vomir. J'ai envie de vomir, de pleurer aussi, et la tête dans le dossier médical, je lutte contre une petite voix que je connais un peu trop bien et qui voudrait m'entraîner quelques années en arrière, dans mon histoire à moi. Restons avec Anna...
Après plusieurs échecs de placement en famille d'accueil, elle a obtenu une place en foyer. Ce foyer, elle n'y est pas bien non plus, et elle a fini par fuguer il y a neuf mois. Depuis neuf mois, elle a refait de brèves apparitions pour récupérer des affaires, mais elle ne restait jamais plus de deux jours. A trois reprises, elle s'est rendue d'elle-même aux urgences ou au commissariat, et repartait en fugue dès que les éducateurs du foyer étaient avertis. Trois mois après le début de sa longue fugue, une audience a eu lieu, car Anna demandait à pouvoir vivre avec sa mère. Elle s'est présentée à l'audience, et le Juge lui a donné raison (non, vraiment, ne cherchez pas la logique). Anna est donc retournée chez sa mère, le temps de quelques jours. Ce qui a posé problème, c'est l'homme avec lequel elle est en couple, de plus de vingt ans son aîné. Cet homme, c'est sa mère qui le lui a présenté alors qu'elle n'avait que treize ans, c'est elle qui les a mis en couple tous les deux, mais subitement elle décide que non, elle ne veut plus qu'Anna le fréquente. Anna explose, et poignarde sa mère à plusieurs reprises. Une dizaine d'impacts, 30 jours d'Incapacité Temporaire de Travail, aucune poursuite judiciaire. Oui, moi aussi j'ai une petite voix dans la tête qui me souffle que c'était plutôt adapté, comme geste, avec une mère pareille. Et Anna reprend sa fugue, accompagnée par son petit ami...
 
Il y a environ quinze jours, Anna a été arrêtée à plusieurs centaines de kilomètres d'ici, suite à un banal contrôle d'identité au cours duquel elle a refusé de présenter ses papiers. Elle a été prise en charge par le foyer le plus proche, son foyer d'accueil a été prévenu, mais vacances de Noël obligent, aucun éducateur d'aucun des deux foyers ne pouvait l'accompagnait pour la ramener dans son chez elle qui n'en est pas un. Alors éclair de génie, l'Aide Sociale à l'Enfance s'est dit "qu'à cela ne tienne, on va lui acheter un billet de train et elle rentrera seule !". Une éducatrice l'attendait sur le quai mais ne l'a jamais vue arriver (non ? sans blague ?). Plusieurs jours passent, et puis finalement Anna fait une apparition dans le foyer dont elle dépend. Ni une ni deux, les éducateurs appellent le service, lui expliquent seulement qu'elle doit voir un médecin, et la déposent en pédopsy. Anna, elle est en colère, et elle se sent trahie. Et je la comprends.
 
Je rentre de vacances, et cela fait deux jours qu'Anna est hospitalisée. L'équipe est déjà à bout de nerfs, et ils me le font savoir. Ils sont en difficulté face à l'attitude de cette gamine qui leur parle comme à des domestiques et profite allègrement des "bénéfices secondaires" de son hospitalisation. Derrière "bénéfices secondaires", dans le cas présent, ils mettent le linge propre, l'accès à une douche et à un lavabo, un lit au chaud et trois repas par jour. Je rentre de vacances, et je suis déjà en colère. J'aime mon équipe, mais ce que les infirmiers présents appellent bénéfices secondaires dans le cas d'Anna, j'appelle ça le minimum de dignité qu'on puisse lui rendre.
Nous sommes lundi, et c'est la visite, que je vais gérer seule puisque mon chef de service est en vacances. Ca m'ennuie un peu, que ce premier contact entre Anna et moi ait lieu en grand comité, mais au vu des récriminations de l'équipe, autant que quelqu'un les représente. Nous voilà donc à débarquer à la queue-leu-leu dans sa chambre. Nous, c'est l'assistante sociale, la cadre de service, une infirmière et moi. Premier regard et paf : "abîmée".
 
Je comprends rapidement ce que ma co-interne a considéré comme de la sociopathie et ce qui énerve tant les infirmiers. Anna prend tout le monde de haut, et refuse obstinément de répondre à toute question qui la touche d'un peu trop près. Son ton et son attitude se veulent hautains et méprisants, on est très très loin d'une éventuelle alliance thérapeutique. D'ailleurs parlons thérapeutique, elle ne veut aucun médicament parce que de toute façon, elle n'est pas malade. Elle se retient à peine de le crier, ce "je ne suis pas malade !". Je l'écoute, et ça fait comme un écho dans ma boîte crânienne : "non, tu n'es pas malade". Elle ne veut pas dire où elle a trouvé de l'argent pour vivre, depuis neuf mois. Elle explique simplement qu'elle est allée de squat en squat, qu'elle a beaucoup bougé et qu'elle a rencontré des gens qui lui ont donné de l'argent. Le petit copain ? Quel petit copain ? Elle maintient qu'elle était seule et ne sait pas de quoi on parle. Sa sœur ? Elle ne veut toujours pas en entendre parler, et de sa mère non plus d'ailleurs. Des troubles du sommeil ? "Vous avez déjà dormi dans la rue pour être là à me demander si je me réveille pendant la nuit ?". Bien. On ne va nulle part, en l'état, ça crève les yeux. Alors je décide d'écourter, puisqu'il n'y a rien à écouter.
 
Une fois que nous sommes sortis de la chambre d'Anna, je réalise que notre adorable assistante sociale, qui compte plus de trente ans de bons et loyaux service en pédiatrie et pédopsy, a les larmes aux yeux. Je l'invite à me rejoindre dans mon bureau, où elle pleure désormais pour de bon : "Tu te rends compte ? Elle a quinze ans ! Quinze ans, elle vit Dieu seul sait comment, dans la rue, et quand elle parle je me rends bien compte que je ne peux pas imaginer à quoi ressemble sa vie, et elle le sait ! Elle me regarde, et c'est clair pour elle comme pour moi : à côté d'elle, je n'ai rien vécu". La pédopsy, c'est ça aussi : des soignants qui craquent, parfois, et dont les problématiques personnelles se mêlent forcément à celles des patients dont ils s'occupent. Mieux vaut en avoir conscience.
 
Le regard de l'assistante sociale sur Anna m'interpelle, parce qu'il est très éloigné du mien. Je me demande si je suis passée à côté de quelque chose, ou si mes propres boulets changent ma perception des choses, alors je reçois Anna en tête à tête dans l'après-midi. Au cours de cet entretien, nous avons échangé peu de mots, très peu. On a éludé, on a vu des gestes nous échapper, on a planté nos yeux dans ceux de l'autre. De quoi a-t-elle vécu, pendant ces neuf mois ? De la prostitution méticuleusement organisée et gérée par son compagnon. Regrette-t-elle d'avoir poignardé sa mère ? Non. Veut-elle de l'aide pour sortir de son enfer quotidien, de la rue et de la prostitution ? Non. A-t-elle eu besoin de me dire les choses aussi clairement ? Non plus. Quelques mots, des silences, des soupirs, des gestes... Je sais, et elle sait que je sais. Elle ne me regarde pas de haut, elle ne me méprise pas, et je ne peux pas ignorer la petite voix qui me chuchote qu'elle aussi, elle sait tout ce que je ne lui dis pas. Sa seule question concerne la date à laquelle elle sortira du service. Je lui explique que l'ASE doit lui trouver une nouvelle place en foyer. Je ne prescris aucun traitement, je n'ai aucune pilule magique sous le coude. J'insiste sur le fait qu'elle ne doit pas hésiter à me solliciter ou à faire appel aux infirmiers, si elle pense à quelque chose qui pourrait l'aider ou si elle veut simplement discuter. J'insiste, mais je sais qu'elle ne le fera pas.
 
Quatre jours plus tard, l'ASE a enfin trouvé une place en foyer d'accueil pour Anna. Une éducatrice vient pour l'entretien de sortie, et je la reçois d'abord seule. Je décide d'être totalement honnête, parce qu'Anna le vaut bien, et lui indique qu'à mon avis elle ne restera pas dans ce foyer-là non plus. L'éducatrice est lucide, elle me dit qu'elle sait bien qu'au plus tard dans deux jours, Anna sera à nouveau dans la nature.
Je reçois ensuite Anna. Je renouvelle les propositions d'aides diverses et variées. Elle refuse, encore. L'infirmière qui m'épaule essaie également, et se heurte à un nouveau refus. Je suggère que l'on pourrait se laisser une porte ouverte, en fixant un prochain rendez-vous, dont elle fera ce qu'elle voudra le moment venu. "On fixe une date, et tu décideras si tu veux venir ou non". Non, "ce n'est pas la peine". Je lui tend la carte sur laquelle figurent les coordonnées du service d'hospitalisation, du secrétariat et du CMPI, après avoir pris soin d'y inscrire mon nom. Anna regarde l'infirmière, me regarde, et je vois bien qu'elle hésite à déchirer la carte pour me la balancer à la figure. J'accroche son regard comme je peux, et je la supplie silencieusement de se laisser au moins cette possibilité là, aussi minime et insignifiante soit-elle. Elle garde la carte dans la main, se lève et lance : "bon on peut y aller, maintenant ? J'ai envie de fumer".
 
Moi aussi, j'ai envie de fumer. Je préviens l'infirmière que je vais raccompagner Anna et son éducatrice. Anna est partie sans se retourner, pas même une seconde. Je fixais son dos qui s'éloignait quand sa main s'est ouverte, laissant échapper la petite carte que je lui avais remise. Je suis certaine qu'elle sait que je l'ai vue la jeter. C'était son au revoir à elle.
 
Est-ce que je me suis sentie impuissante ? Oui, clairement. Est-ce que j'aurais pu insister plus, faire des pieds et des mains, jouer la carte du "elle se met en danger, elle ne peut pas décider pour elle-même, cela révèle un trouble psychiatrique" ? Sans doute. Je vais être honnête : je n'en avais pas envie. Et je sais bien que c'est la petite voix de mon histoire à moi, qui parle quand j'écris "je n'en avais pas envie". Cette petite voix-là, elle vient me rappeler que je sais, que je comprends pourquoi Anna refuse toute aide de notre part, toute aide tout court. Je comprends que sa liberté actuelle, aussi coûteuse et dangereuse soit-elle, cette liberté qui ressemble à s'y méprendre à une prison, cette liberté-là est ce qu'elle a de plus précieux et vaut mille fois mieux que toutes les prisons qu'elle a connues avant.
 
Je comprends. Et elle le sait.
 
Alors je la regarde s'éloigner et les seuls mots qui me viennent, au dernier regard, sont "Bonne route".
 
 

lundi 15 août 2016

Et joyeux Noël

C'est la toute dernière semaine avant le début des vacances de Noël, et je me dis que ce doit être triste, un Noël en pédopsychiatrie. Les fêtes de fin d'année vont amener avec elles les réunions de famille, ce qui n'est pas vraiment une bonne nouvelle pour ces gamins qui traînent leurs problématiques familiales comme des boulets bien trop lourds pour leur petit cœur. Presque tous ceux qui sont hospitalisés rentreront chez eux pour les fêtes. Presque tous. Samuel, par exemple, s'apprête à vivre son quatrième Noël entre les murs du service. C'est bientôt Noël, et je suis triste pour ceux qui ne sont pas "presque tous".
 
Depuis plusieurs semaines déjà, nos petits patients ont multiplié les ateliers créatifs avec les soignants et ont fabriqué des tas de jolies choses : des guirlandes lumineuses colorées, des nœuds en tissu pour les cheveux, des plantes à suspendre, des cadres photos... Comme chaque année, ils vont vendre leur production au cours du marché de Noël du service, et les fonds récoltés permettront d'acheter de nouveaux jeux, de nouveaux films, ou encore d'organiser des sorties en groupe.
Nous sommes mardi, et je me prépare à assister à mon premier marché de Noël ici. Tout l'hôpital a été convié, mais les partenaires sociaux, les foyers avec lesquels nous travaillons et des enfants venus d'autres structures seront aussi de la partie. L'effervescence a gagné le service, et tout le monde court dans tous les sens depuis ce matin. Mon bureau est à l'extérieur du service, dont la porte est habituellement fermée à clé. Pour l'occasion, tout est grand ouvert et les enfants vont et viennent librement. De temps en temps, j'entends un toc toc timide à la porte, je sors la tête de mes dossiers et complimente le petit être venu me faire admirer sa dernière création. Les infirmiers et l'éducatrice sont partout à la fois.
A l'heure des transmissions, juste après le déjeuner et juste avant le début des festivités, l'équipe infirmière offre deux très jolis cadeaux fabriqués par les enfants à notre cadre de service, Mme B. Mme B., c'est une grande dame très élégante, qui masque l'étendue de sa gentillesse derrière un ton souvent dur. Je vois bien, comme tout le monde, que cette carapace de sévérité et d'exigence la protège d'un trop plein d'émotions qui n'épargne personne ici. Pour l'heure, elle ouvre ses cadeaux sous l'œil amusé des soignants, pendant qu'une infirmière explique qu'ils ont souhaité marquer le coup pour son dernier marché de Noël. L'été prochain, Mme B. prendra sa retraite. Elle remercie chaudement l'équipe, et fond subitement en larmes, peinant à expliquer combien elle est touchée de voir l'investissement de chacun dans l'organisation de cet évènement. Elle est fière de son équipe, et elle le dit sans détour, comme elle dit tout le reste. On a un peu tous les larmes aux yeux...
 
J'aurais aimé pouvoir profiter de toute l'après-midi avec mes petits patients hospitalisés, mais j'ai aussi des consultations à assurer. Je les rejoins vers 16h30, dans une grande salle colorée décorée avec soin. Les uns après les autres, ils m'attrapent par la main pour me montrer un objet, un copain, le buffet du goûter ou encore les mascottes de l'association qui participe au financement des loisirs du service (à savoir deux étudiants en médecine de deuxième année qui étouffent sous d'énormes déguisements d'animaux en peluche). Aujourd'hui, dans un brouhaha de rires et de musique, la seule consigne est de s'amuser. Plus de portes fermées à clé, plus de "on ne court pas", plus de "on ne crie pas", plus de surveillance continue. Les enfants et les ados courent dans tous les sens, s'efforcent de crier plus fort que les autres, mangent et boivent ce qui leur fait envie, sans aucune restriction, ils rient à en avoir mal au ventre (notez que ça vient peut-être aussi un peu des bonbons qu'ils ingurgitent par poignées). Le grand chef de service est là, évidemment, et il a bloqué son après-midi pour en profiter au maximum. Comme chaque année, il dépense sans compter pour s'offrir les créations de ses petits patients. Les yeux plein de malice, ils m'expliquent que c'est son trente-huitième marché de Noël. Trent-huit ans, me dit-il, qu'il ramène un tas de trucs inutiles chez lui et les entasse malgré sa femme qui s'entête à essayer de lui faire faire un tri. Aujourd'hui, comme nous tous, le grand bonhomme sérieux aux cheveux gris n'est finalement qu'un enfant parmi les enfants.
 
Nous sommes jeudi, et je sèche mon cours de l'après-midi. Je n'en ai pas honte, l'occasion mérite bien ça. Ce soir, nous fêtons Noël avec un peu d'avance dans le service d'hospitalisation. Pour l'occasion, même les infirmiers qui ne travaillent pas aujourd'hui seront présents, tout comme le chef de service, les deux secrétaires d'amour, l'assistante sociale, l'éducatrice et l'interne. L'interne, c'est moi, et j'ai bien l'intention d'honorer l'invitation. Depuis les premières heures du matin, les enfants s'affairent dans la cuisine du service et les odeurs de pâtisserie flottent jusqu'à mon bureau. Il est onze heures, et on toque à ma porte. Je vois passer une tête grise dans l'entrebâillement de la porte, une tête souriante qui me demande si j'aurais deux minutes pour l'aider à décharger sa voiture. Parmi tant d'autres choses, notre chef de service est un fin gourmet. Trente-huit marchés de Noël et bientôt trente-huit repas de Noël au compteur, et il continue à préparer des jours durant les petits plats dont nous nous régalerons ce soir. Je file l'aider à décharger, et je ris de bon cœur en réalisant qu'il a préparé de quoi nourrir un régiment et que la place manquera sans doute dans les frigos comme dans les estomacs.
 
L'après-midi touche à sa fin... Je galope un peu, entre dossiers et consultations, pour finir aussi vite que possible. Parmi mes petits patients du moment, dans le service, il n'y a que deux filles au milieu d'une floppée de garçons. Deux ados toutes cassées par la vie, dont personne n'a pris soin et qui, forcément, ne prennent pas soin d'elles non plus. J'ai demandé l'accord de mon chef de service, évidemment, et il me l'a donné. Ce soir, avant de faire la fête, je vais donc prendre mes deux ados par la main et les préparer pour la fête. Une des infirmières, très coquette et terriblement drôle, a proposé de me donner un coup de main. Mon rayon, c'est la coiffure. Alors hop, on boucle les dossiers, on récupère le matériel dans la voiture et je rejoins les deux demoiselles qui m'attendent de pied ferme. Elles se sont lavées les cheveux, et elles trépignent d'impatience. Pendant que je les coiffe, E., l'infirmière, les maquille. Je profite d'avoir un peu de temps devant moi pour leur faire un soin capillaire, et les sourires perdus réapparaissent peu à peu, succédant à un court moment de gêne. Ca crève les yeux, qu'aucune mère, aucune sœur, aucune tante, personne n'a jamais pris le temps de les pouponner et de leur dire à quel point elles sont belles. Les regards s'éclairent, les joues rosissent, et de mon côté je sens bien que ça chauffe doucement du côté de mon cœur.
 
La fête débute enfin. Chacun s'est habillé pour l'occasion, et Samuel tient absolument à me faire savoir qu'il s'est mis du gel dans les cheveux. Les coupes se remplissent (Champomy pour tout le monde, évidemment, hum...) et Samuel propose les petits-fours en tenant son plateau argenté bien droit. Le chef s'est lancé dans la découpe du foie-gras qu'il a lui-même préparé pour l'occasion, comme chaque année. A nouveau, c'est un grand brouhaha de rires, de discussions animées, de jeux et de joie non contenue. Les infirmières organisent le service à table et, une fois n'est pas coutume à l'hôpital, nous mangeons comme des rois. Parmi les infirmières présentes, on compte entre autres la brochette des trois les plus déjantées du service, qui rajoutent encore à l'ambiance de fête.
La soirée avance, le dessert a été servi, tout le monde a trop mangé, tout le monde a ri et dansé. Il est temps de commencer à coucher les enfants, de débarasser et de ranger. Alors que j'aide à nettoyer la cuisine, les choses dérapent entre les infirmières qui ne résistent pas très bien au Champomy et on se retrouve assises par terre, à pleurer de rire.
 
Il est minuit passé, et j'ai rassemblé mes affaires pour rentrer. Je suis la dernière à partir. Demain matin, je reviendrai travailler pour la dernière journée avant de profiter d'une semaine de vacances. Le service est endormi, j'essaie de ne pas faire de bruit. Je remonte le grand couloir dans la pénombre, et je me dis que finalement, c'est loin d'être triste, Noël en péodpsychiatrie. J'ai quand même un pincement au cœur en pensant à ceux qui resteront là pour les fêtes. Nous étions tellement bien, tous ensemble autour de la grande table... Je me surprends à penser que je serais bien restée passer Noël avec cette nouvelle famille-là, pour ne pas les laisser seuls. Et puis je me souviens, malgré tout, que j'ai une autre famille qui m'attend ailleurs. Je me souviens que pendant une semaine, ce sera à mon tour de me faire chouchouter, et que j'en ai un peu besoin, après ces deux mois de stage très énergivores. Je retrouverai mes petits patients après Noël, ce sera bien, aussi. En attendant, je m'apprête à refermer doucement la porte du service sur leur sommeil silencieux, quand une tête surgit au milieu du couloir. C'est Samuel, évidemment, qui me rejoint à pas de loup, tout sourire, plante un bisou sur ma joue et me lance doucement : "Et joyeux Noël, hein !".
 
J'espère que ça chauffe pareil que dans le mien, du coté de leur petit cœur.

dimanche 14 août 2016

Elodie

Elle s'appelle Elodie, elle a douze ans. Le rendez-vous au cours duquel je m'apprête à la rencontrer a été fixé en urgence. Nous sommes lundi. Sa mère a appelé vendredi soir, à une heure où les secrétaires auraient déjà dû être en week-end. Hasard ou non, Myriam était encore là pour prendre cet appel. Ce matin, elle m'a prévenue : "La mère m'a dit "j'ai besoin d'un rendez-vous pour ma fille suite à une tentative de vous-savez-quoi". J'ai eu beau lui dire que non, je ne savais pas, elle n'a jamais voulu m'en dire plus. Du coup, j'ai pensé que c'était peut-être urgent". Elles sont chouettes, nos secrétaires de pédopsy. Myriam s'est demandé ce que ça pouvait bien être, cette "tentative de vous-savez-quoi". Elle a pensé suicide d'abord, viol ensuite, dans tous les cas ça justifiait bien un rendez-vous en urgence.
Je passe par le secrétariat récupérer le dossier tout neuf, l'occasion de vérifier qu'Elodie n'a jamais consulté ici avant. Son frère aîné, en revanche, si. Il est même bien connu, suivi depuis longtemps par le chef de service et hospitalisé plusieurs fois pour des troubles du comportement massifs à type d'hétéro-agressivité. Famille problématique, pour changer...
 
Comme d'habitude, je commence par recevoir Elodie avec sa mère. Elle est petite, menue, blonde et très silencieuse. Sa mère non plus, ne dit rien. J'entame donc la discussion, revenant sur l'appel passé par la mère trois jours plus tôt. Je mentionne la "tentative de vous-savez-quoi", et attend que l'une des deux m'explique de quoi il retourne. Rien. Le blanc, le vide, pas un début de réponse. Elodie fixe le sol et sa mère la fixe. Ca ne m'arrive que très rarement, et pourtant je m'entends durcir le ton en disant que je ne pourrai rien faire si personne ne se décide à me dire de quoi on parle. La mère soupire, lance un regard noir à sa fille et finit par lâcher le morceau. Elle me raconte que mercredi dernier, soit il y a quasiment une semaine, mais surtout deux jours avant son appel, elle a retrouvé Elodie inconsciente, pendue dans les toilettes du domicile familial. J'entends la petite machine de mes neurones qui s'emballe, pas franchement rassurée de se retrouver avec plus de questions que de réponses, tout à coup. Quelque part dans mon ventre, un voyant s'allume pour me signaler que la suite ne va pas me plaire, mais la petite voix dans ma tête me souffle qu'il va bien falloir que je réclame des réponses.
Alors, je demande :
"- D'accord. Ca, c'était mercredi dernier. Est-ce que vous avez vu un médecin depuis ?
- Non".
C'est un non posé, qui sonne comme une évidence. Ce n'est pas un non défensif, pas le moins du monde. Je confirme, la suite ne me plaît pas.
"- Ok. Donc mercredi dernier, vous avez trouvé Elodie inconsciente, pendue dans les toilettes. Vous avez appelé les secours ?
- Non. J'ai appelé son père pour la décrocher, parce que tout seule j'y arrivais pas. Mais je suis restée toute la nuit avec elle hein !".
Elodie a toujours les yeux rivés au sol, et n'émet pas le moindre bruit. Dans ma tête, c'est la tempête, et la petite voix hurle quelque chose comme "la putain de ta mère la pute, irresponsable de ta race, tu trouves ta gamines de douze ans pendue et inconsciente, non seulement t'appelles pas les secours mais en plus elle voit pas de médecin et tu attends deux jours de plus pour nous appeler nous ???!!!". Les insultes défilent dans ma boîte crânienne, plus ordurières les unes que les autres. Et puis le filtre entre en action, ce filtre plus ou moins efficace qui fait le tri entre ce qu'il se passe dans ma tête et les mots que je prononce. Alors voilà, j'ai pensé ""la putain de ta mère la pute, irresponsable de ta race, elle a DOUZE ans, elle était PENDUE et INCONSCIENTE". Et j'ai dit : "Ah". Un "Ah" posé, sans rage, résultat d'un écrémage massif sur le chemin entre mon cerveau et ma bouche. Dans mon ventre, ça clignote à tout va et je me dis que je ne vais pas pouvoir continuer cette consultation dans ces conditions. Le plus aimablement possible, je propose de faire sortir la mère pour voir Elodie seule, ce que je fais toujours mais rarement aussi vite.
 
Sa mère est sortie, et je croise enfin le regard d'Elodie. Je me lance : "Bon. J'ai entendu ce que ta mère avait à dire, et l'explication qu'elle donne à cette tentative de suicide. Cela étant, je ne pense pas que tu aies voulu mourir uniquement parce que vous vous étiez disputées juste avant, je me trompe ?". Je me rends bien compte que je n'ai pas tellement enrobé cette question, mais vu comment mère et fille sont enclines à me répondre (ou pas), je me dis que j'ai tout intérêt à éviter les détours. Alors j'y vais franco, et c'est comme une bouée que je lance par dessus bord. Etonnamment, Elodie s'en saisit. Elle s'en saisit, et elle ne la lâche plus.
Elle a de jolis yeux noisettes qui prennent soudainement l'eau. Elle déballe, enfin. Son frère aîné dont le comportement violent accapare l'attention parentale, et à qui on pardonne pourtant tout, "parce que c'est un garçon". Sa quête de reconnaissance parentale, systématiquement mise en échec malgré son comportement exemplaire et ses excellents résultats scolaires. Les disputes qui déchirent la famille au sens large, laissant ses parents très isolés. L'alcoolisme de ses parents : "ils boivent toute la journée avec leurs amis, surtout en ce moment parce que c'est les vacances, moi ça me fait peur". Leurs autres addictions, aussi : "mon père il fume de l'herbe, mais enfin personne fait ça !". Le fossé qu'elle perçoit entre ses parents et ceux des autres, mais aussi entre ses parents et elle. Les relations compliquées au collège, depuis qu'elle a été trahie par ses meilleures amies. Les agressions sexuelles : "y a des garçons au collège, ça fait un an qu'ils m'appellent bouche de suceuse. Ils se sont mis à plusieurs pour me toucher, moi je voulais pas mais ils m'ont forcée. J'en ai parlé à mes parents, ils ont rien fait". L'angoisse qui la ronge, le sommeil qui la fuit. Tout ça, et plus encore. Elle énumère presque, en essuyant régulièrement les larmes qui dégoulinent sur ses tâches de rousseur. Dans ma tête, c'est le grand vide. Un grand vide attentif et concentré, qui laisse toute la place à ce qu'elle a à dire, elle. Elle dit, et les mots qu'elle prononce viennent se poser sur ma feuille de consultation, que je gratte aussi vite que possible. Je ne cherche pas à élaguer, à résumer, à reformuler. Je note du brut, du avec des guillemets, du "comme ça sort". On fera le tri plus tard.
 
Nous sommes restées en tête à tête pendant quasiment une heure et demie. Ca fait très long, surtout en toute fin de journée, quand la concentration et l'attention sont déjà un peu rentrées à la maison. Ca fait très long, mais il fallait bien ça. Une heure et demie après, la fatigue aidant, je me résume la situation comme suit : "Cette gamine est brillante, c'est évident. Elle n'est pas née dans la bonne famille". 
Quand elle est arrivée au bout de ce qu'elle avait à évacuer pour aujourd'hui, Elodie s'est arrêtée toute seule et m'a dit dans un sourire, le premier : "Je suis désolée, ça fait beaucoup. Merci de m'avoir écoutée". Je l'ai rassurée sur le fait que j'étais là pour ça, et j'ai ajouté que j'étais contente de l'avoir fait. J'ai hésité à proposer une hospitalisation, j'ai renoncé. D'une part, parce que face à moi, Elodie était visiblement, physiquement, soulagée. D'autre part, parce que sa tentative de suicide datait déjà de presque une semaine, qu'elle n'était pas repassée à l'acte alors qu'elle aurait pu et qu'elle m'assurait qu'elle n'avais plus d'idées suicidaires depuis. Parce qu'elle avait saisi la main tendue. Parce que, aussi, il faut ménager la chèvre et le chou et qu'une proposition d'hospitalisation m'aurait sans doute coûté les foudres de la mère et que je n'aurais plus jamais revu Elodie.
J'ai fait revenir sa mère. Je ne reçois quasiment jamais les parents seuls, j'estime que mes petits patients sont en droit de savoir ce que l'on dit d'eux et de vérifier que je ne révèle pas ce qu'ils me racontent (sauf en cas de danger, évidemment). Je ne voulais pas me précipiter sur un traitement antidépresseur, mais je n'avais pas tellement envie de renvoyer Elodie chez elle seule avec ses angoisses et ses troubles du sommeil. J'ai joué le bluff, commençant par proposer l'Atarax pour être sûre que la mère me laisserait au moins tenter la mélatonine. J'ai insisté sur la nécessité de se revoir, et vite. J'y ai mis toute la douceur qu'il me restait, j'ai lutté pour ne pas être dans le jugement et mettre ma colère en sourdine.
 
Beaucoup de douceur, mais une certaine fermeté, ou plutôt une fermeté certaine, qui m'a surprise. La mère a acquiescé. J'ai fixé un rendez-vous en fin de semaine, en insistant sur la nécessite de nous rappeler avant si les idées suicidaires repointaient le bout de leur nez. Je m'adressais essentiellement à Elodie, mais c'est sa mère qui a répondu : "Oh vous savez, maintenant je pense que ça va aller !". Elodie m'a souri, un sourire qui a fait briller un peu ses jolies yeux noisettes. J'ai senti que c'était le début d'une relation thérapeutique solide. Les mois qui ont suivis m'ont donnés raison.
 
Oui, je pense que ça va aller.